Mouvements lycéens ou challenge TikTok ? Ce qui explique le succès du mouvement actuel est moins ses revendications que ses outils de diffusion numériques.

Les jeunes ont toujours eu une forte propension à la contestation. C'est plus que normal : c'est sain. La jeunesse, adolescente en particulier, se construit sur le rapport conflictuel qu'elle entretient avec le monde adulte.


Les chahuts étudiants ne datent pas d'hier. Dans sa magistrale « Histoire des passions françaises », l'historien francophile Theodore Zeldin rappelait ces vers de Hugo, lapidaires : 


« Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
Philistins ! magisters ! Je vous hais, pédagogues »


Et le poète de conclure sa longue plainte sur le désir de n'importe quel adolescent normalement constitué d'aller passer un jour avec la fille de ses rêves. « Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier ! » se lamentait-il en pensant à ses obligations scolaires qui l'empêchaient de rejoindre « la fille du portier ». Pourtant, à son époque, les raisons de protester allaient beaucoup plus loin que l'envie de batifoler. Au XIX° siècle, la maltraitance scolaire était incontestable.


En 1870, rappelle Zeldin, « on n'enregistra pas moins de 21 révoltes d'élèves ». Mais le sommet de ces révoltes eut lieu dans l'année scolaire 1882-1883. Des mutineries, suivies d'exclusions massives qui aboutirent à une assemblée générale dans le sud de la France qui élabora une pétition pour exiger la semaine de cinq jours d'école, le passage du grec et du latin dans les matières à option et l'étude obligatoire de deux langues vivantes.


Contrairement à ce qu'on pourrait penser, tout cela ne se fit pas dans le calme. Au lycée Louis-le-Grand, à Paris, « les élèves brisèrent le mobilier, et résistèrent à coups de barres de fer à la police appelée pour mater la révolte ». On demanda (par télégramme, à l'époque) aux parents de retirer leurs enfants.


Les élèves ne manquèrent pas de demander, en fin de compte, l'amnistie pour les casseurs quand tout fut terminé. Zeldin affirme qu'il y eu « un avant et un après ces évènements » qui permirent d'abolir les châtiments corporels.


Qu'en est-il aujourd'hui ? Pour ce qui est des méthodes, rien de neuf sous le soleil scolaire. Les jeunes crient, dansent, occupent des lieux publics et parfois cassent. Une chose a changé cependant : l'ampleur du phénomène. En 1883, pendant que l'avant-garde lycéenne obtenait à Paris et dans quelques grandes villes des droits pour tous leurs congénères, les lycéens de campagne étaient informés bien tardivement de ces mouvements dont ils récolteraient les fruits quand même. En province, le mouvement avait quand même pris. Mais on parle juste de quelques dizaines de lycées sur Nantes, Nevers, Lyon ou Montpellier.


Au dernier décompte, on parlait de 30 universités et de plus de 1000 lycées. Même si le nombre total d'établissements est aujourd'hui largement supérieur à ce qu'il était lors des mutineries de 1883, on comprend que quelque chose de nouveau se passe. Tous les lycées de France, sans exception, sont bloqués ou susceptibles de bloquer : mais qui est responsable d'une telle ampleur dans le mouvement actuel ?


Deux causes peuvent jouer, ensemble ou séparément. Les raisons de la colère ou les moyens de l'amplifier. Il semblerait sans aucun doute que la deuxième cause l'emporte largement sur la première.


Car, en toute objectivité, même si les lycéens sentent bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de l'Éducation nationale, ils ont beaucoup de mal à pointer d'autres dysfonctionnements que des toilettes sans papier hygiénique et des emplois du temps mal conçus. Et il est même possible que la dimension « inadmissible » d'une (seule) journée dans la semaine qui cumule 8 h de cours prête à discussion.


Les classes trop chaudes pendant quelques jours d'été peuvent aggraver le tableau, mais on comprend bien qu'on est sur des revendications à la marge, et rien qui ne saurait se régler avec un minimum de dialogue et de moyens financiers mieux répartis. Et surtout, surtout, avec une organisation de la scolarité qui rende possible l'assimilation des connaissances par un grand nombre de jeunes assez démobilisés depuis plusieurs années. Un travail qui aurait alors du sens et serait fait dans un climat de confiance de tous envers tous, à tous les niveaux.


On sait bien que la sensibilité collective croissante dans les sociétés riches a déplacé le niveau d'exigence des citoyens, et que le moindre inconfort passe pour une brimade délibérée envers ceux qui le subissent. Mais, soyons assez honnêtes pour reconnaître que ce qui dysfonctionne le plus dans l'Éducation nationale est ce qui nous empêche de les faire travailler « plus et mieux » et que, du point de vue des élèves, ce n'est pas la revendication la plus populaire.


Reste la puissance de mobilisation des réseaux sociaux. Elle est la nouvelle donne des chahuts lycéens. Et elle est irrépressible. Elle joue à deux niveaux.


Dans une logique d'information, les réseaux sociaux permettent de diffuser largement les arguments les plus puissants, qui le deviennent d'autant plus qu'ils sont répétés par tous jusqu'à valoir argument d'autorité (puisque tout le monde le dit). L'un des plus spectaculaires est celui selon lequel les méthodes de casse, si elles ne sont pas encouragées par les bloqueurs les plus intégrés socialement, sont vues d'un œil favorable par ces derniers qui considèrent que « sinon, on ne nous écoute pas ». Leurs aînés de 1883 leur donneraient presque raison.


De plus, dans une pure logique d'entraînement, les réseaux sociaux jouent sur le mimétisme et l'envie identitaire de « faire partie » du mouvement. Des lycéens qui n'entreraient pas dans le mouvement prendraient un risque réputationnel considérable, en passant pour des « soumis » dans le meilleur des cas, et des complices des « dirigeants qui méprisent et tabassent la jeunesse », dans le pire. Quel élève voudrait prendre ce risque ? Il ne faut pas sous-estimer la puissance du « tribunal numérique » qui fait des réputations à vitesse extrêmement rapide, et ne les défait que rarement...


N'en déplaise aux élèves, ils sont comme nous le sommes tous : le produit de leur société. Une grande partie d'entre eux n'ont pas d'autre choix que de se lancer dans ce challenge numérique d'un nouveau style. Ils n'ont même pas d'autre choix que de s'en réjouir et de s'en féliciter.


Quant aux adultes, ils ne peuvent qu'observer impuissants et constater que les outils qu'ils ont mis entre les mains de leurs enfants accouchent d'une sorte de chahut indomptable, pas vraiment bête immonde ou sauvage, mais mouvement de foule assez incontrôlable qui ne rentrera dans le giron du monde adulte qu'après avoir filmé sous toutes les coutures et diffusé comme autant de trophées.


Une victoire en trompe l'œil, tant elle ne fait que cacher la soumission des jeunes à des procédés d'entraînement numériques qui sont, à jamais, bien plus puissants qu'eux. La plus grande force de ces procédés numériques venant de leur capacité à faire croire aux utilisateurs qu'ils en sont les maîtres alors qu'ils n'en sont que les serviteurs zélés.