Cette critique dévoile légèrement une partie de l'intrigue (vous avez dit "spoil" ?). Si vous aviez vraiment l'intention de le lire, commencez donc par le faire, et revenez-voir ensuite ce que j'en pense.
« Black out » était trop souvent cité dans les écrits des effondristes qu'il m'arrive de lire pour que je ne finisse pas par m'y intéresser. Il était donc depuis plusieurs mois sur une pile de livres, dans mon bureau, à attendre sagement que me soit offerte une semaine de vacances sans aucune autre obligation que de lire autre chose que des essais de sciences humaines.
Cet essai, sorti en 2012 et traduit en français en 2015, est dû à un auteur allemand, Marc Elsberg. Il a connu un franc succès à sa sortie, car il raconte de manière très documentée comment (il est là, le léger spoil) des hackers pourraient faire flancher tout le réseau électrique européen en s'attaquant aux systèmes informatiques qui sont censés assurer leur sécurité. Or, même dans les systèmes les plus pointus, il existe toujours une faille, une faiblesse parfois humaine (ici, un ancien salarié maltraité par une entreprise chargée de la sécurité des centrales électriques) mais pas que.
La question que se pose le lecteur est évidemment de découvrir qui a intérêt à provoquer un tel black out, qui ne mettrait pas moins d'une semaine avant de provoquer une mortalité d'une ampleur supérieure à n'importe quelle catastrophe climatique. Car, sans électricité, tous les réseaux d'approvisionnement cessent de fonctionner, à commencer par les deux plus vitaux : celui de l'eau et celui de l'essence.
Ainsi, pour que cesse l'hécatombe due au black out, les autorités font appel à un ancien hacker altermondialiste, chargé de mettre au jour les stratégies de ses anciens compagnons de route libertaires anticapitalistes. Leur stratégie est simple : c'est la « stratégie du choc », théorisée par les néolibéraux 1, mais retournée contre les capitalistes eux-mêmes. En gros, l'idée est de précipiter le moment de l'effondrement pour que les populations prennent conscience et se révoltent contre les gouvernements en place.
La description de ce « terrorisme vert » n'est pas nouvelle. Elle était déjà au cœur du très bon bouquin de Michael Crichton « État d'urgence 2Lire la critique de Jancovici sur Etat d'urgence (lien externe) 3 », qui mettait en scène des militants du climat bien décidés à donner un petit coup de main au dérèglement climatique pour faire bouger les consciences des électeurs des pays riches. Crichton faisait partie des gens qui sous-estiment les évolutions climatiques et qui surévaluent la capacité de nuisance des groupuscules anticapitalistes. Il n'en reste pas moins que son idée de terroristes du climat était stimulante, avec une histoire bien menée.
Elsberg ne dit pas grand chose des évolutions climatiques. Mais ce qui est intéressant, en le lisant plus de 10 ans après sa sortie, et alors que la transition vers le tout électrique mène son petit bonhomme de chemin, c'est que son best-seller montre précisément quelle pourrait être l'une des faiblesses de la transition énergétique vers un système tout électrique, par nature très fragile car tous les éléments du système sont interreliés et ne tiennent que par le fait que les autres tiennent également... Et puis les systèmes de commandes informatisées sont certes puissants, mais fragiles. Justement parce qu'ils sont interconnectés. Comme le dirait Arthur Keller, il n'y a pas plus instable qu'un système complexe qui se croit stable.
Malheureusement pour le lecteur, Elsberg n'est pas Crichton et n'a pas le talent de celui-ci pour créer des personnages assez attachants (même s'ils sont caricaturaux) pour qu'on se laisse embarquer dans son histoire. Et n'est pas Barjavel qui veut, dont le talent de conteur était soutenu par un style littéraire assez remarquable 4.
Malgré la semaine de loisir que j'avais devant moi pour lire ce livre, j'ai donc un peu peiné pour arriver au bout de ses 530 pages. Je me suis pourtant forcé à le finir pour savoir quelles étaient les conclusions de l'auteur : il faut que le peuple mette démocratiquement mais fermement la pression sur ses dirigeants pour que ceux-ci prennent au sérieux la fragilité des systèmes énergétiques de plus en plus complexes qu'ils mettent en œuvre partout dans le monde.
De ce point de vue, Eslberg a réussi son pari. Il semblerait qu'on a pris son alerte au sérieux, dans les sphères décisionnaires. C'est en tout cas ce que lui et son éditeur racontent, mais peut-être n'est-ce qu'un coup éditorial bien mené, pour mieux vendre son bouquin.
On n'est finalement pas du tout tenu d'inventer de bonnes fictions, ni même d'être un poète, pour soutenir des points de vue intéressants.
Voilà : "Black out" est intéressant. C'est déjà pas si mal, comme qualité, pour un bouquin de vacances.