L'origine ethnique, le genre, le niveau de revenu et donc l'âge ne devraient pas être à l'origine de mécanismes distributifs défavorables à certaines de ces catégories de population « construites » sur ces critères. Cette exigence démocratique repose sur le fondement d'égalité des droits de tous les citoyens, sans distinction d'aucune sorte.
En ce qui concerne les discriminations liées à l'âge, elles peuvent toucher toutes les catégories d'âge, mais on observe une focalisation sur les plus jeunes et sur les plus âgés, ou en termes de représentation sociale, sur les enfants et sur les vieux. Certes, ces deux catégories posent un problème de définition rigoureuse, qui consiste à savoir établir une limite d'âge qui caractériserait la sortie de l'enfance (limite qui existe mais avec des variables culturelles très fortes) et l'entrée dans la vieillesse. Cette dernière est plus compliquée encore à établir en raison des variabilités individuelles extrêmes, certaines personnes âgées conservant des capacités très attachées à la jeunesse et à la période de maturité qui se situe entre les deux âges extrêmes.
Deux termes ont été forgés pour désigner ces discriminations, le jeunisme et l'âgisme. Il faut pourtant distinguer ces deux termes, dont la construction même porte à confusion. En effet, le suffixe en -isme désigne souvent des idéologies (donc des systèmes de croyance), idéologies favorables au substantif sur lequel les termes sont construits. Il en est ainsi de nombreuses religions, catholicisme ou bouddhisme, ou de nombreux courants de pensée philosophique : stoïcisme ou mercantilisme, par exemple. En sciences sociales, le monétarisme, par exemple, peut aussi bien être attaché à des valeurs morales positives ou négatives, selon la personne qui en discute.
Cependant, certains termes en -isme ont clairement une dimension péjorative chez ceux qui les forgent et les utilisent : c'est le cas du terme islamisme, et même parfois du terme capitalisme chez ceux qui le critiquent et chez Marx qui est responsable de l'usage massif de ce terme dans nos sociétés, bien qu'il n'en soit pas l'inventeur et qu'il l'employait bien moins que celui de capitalistes.
Mais revenons à nos catégories d'âges socialement construites.
L'âgisme pourrait être l'idéologie associée à une classe d'âge. C'est dans cette idée qu'a été forgé le terme jeunisme : il s'agirait de l'idéologie qui fait des jeunes un groupe social « supérieur » à bien des égards aux autres catégories de population plus âgées.
En vérité, l'Organisation Mondiale de la Santé définit l'âgisme comme l'ensemble des regards discriminants envers n'importe quelle catégorie d'âge. Et c'est rapidement ce qui est arrivé aux jeunes : le terme jeunisme est souvent utilisé pour critiquer ceux qui associent à la jeunesse un ensemble de caractéristiques « supérieures », ou bien plus valorisantes et désirables que celles qui sont associées aux âges plus avancés de la vie.
Le terme jeunisme est donc ambivalent. Quant à l'âgisme, on l'aura compris, il n'est pas un « vieillisme » au sens péjoratif d'une façon de dénigrer des vieux par rapport aux jeunes. Remarquons qu'il n'existe pas encore de terme spécifique pour désigner le dénigrement systématique des comportements associés à la vieillesse, même s'il existe certains signes annonciateurs. L'expression « Ok, boomer ! », qui a connu un certain succès, a servi à de nombreux à délégitimer la parole de personnes plus âgées, lorsqu'ils considéraient (et parfois à juste titre, mais ce n'est pas la question ici) qu'elle était dominocentrée et méprisante envers les catégories les plus jeunes.
Certes, certaines qualités, comme la sagesse, associée par construction aux personnes les plus âgées (car la sagesse se construirait au fil de l'existence et s'opposerait à la fougue instinctive de la jeunesse) sont réservées aux personnes âgées et valorisent leur groupe d'âge. Mais d'autres caractéristiques peuvent tout à fait servir à désigner favorablement la jeunesse (la fraîcheur, la spontanéité, et surtout l'énergie).
Il manque ainsi des termes pour désigner l'ensemble des croyances qui valorisent la jeunesse ou la vieillesse sans les dénigrer. Mais peut-être que la question des anciens et des modernes, qui n'est qu'une version parmi tant d'autres de l'éternelle « lutte des classes d'âge », interdit que chaque catégorie d'âge soit vue unanimement comme n'ayant que des qualités sociales.
Il n'en reste pas moins que la structure réelle de la population par catégorie d'âge (c'est-à-dire le poids que chacune dans la population totale) a très certainement une influence réelle sur l'émergence et l'utilisation de tels qualificatifs. L'entrée de nos sociétés, pour très longtemps (mais pas éternellement), dans une phase de vieillissement, modifiera certainement l'usage de ces termes.
Une seule certitude : nous n'en aurons pas fini avec l'âgisme de sitôt.