Quelques années après la grande crise financière de 2008, quelques dizaines d'économistes français ont décidé de faire front commun contre les forces du néolibéralisme considérées comme parties prenantes dans l'émergence d'un capitalisme financier débridé et destructeur socialement et écologiquement. Un grand nombre de ces économistes sont des postkeynésiens : ils ont trouvé dans l'effondrement progressif du capitalisme financier l'occasion de réhabiliter un grand nombre de théories keynésiennes. Certains sont également (ou en plus) des économistes institutionnalistes qui portent des conceptions innovantes de la monnaie (ce qui donne lieu à des débats parfois passionnés avec d'autres membres du même collectif). On peut admettre que tous sont des écologistes de cœur et des socialistes soucieux de justice sociale. Or, sans le savoir, la plupart d'entre eux ne font que reproduire les analyses de Solow sous les habits neufs de leur postkeynésianisme.
C'est particulièrement clair dans leurs analyses de la dette. Fin 2024, à l'heure où le gouvernement éphémère de Michel Barnier préparait l'austérité budgétaire, Thomas Porcher écumait les médias pour expliquer que la dette n'était pas un problème. Ses arguments se retrouvaient dans la réponse envoyée par Henri Sterdyniak à un post publié le 18 décembre 2024 sur Linkedin à propos de la dette. L'économiste atterré écrivait : « Les générations futures recevront la dette et les titres de la dette. La dette publique n'est pas un fardeau pour elles. Elles recevront le capital physique et le capital humain. Le fardeau, pour elle, c'est la dette écologique ». Cette position (léguer une dette et les moyens de la financer n'est pas un problème en soi) relève de la logique de substitution intergénérationnelle des capitaux : nos successeurs auront moins de capitaux disponibles mais nous leur laissons les facteurs de production permettant de financer cette dette.
Ajouter que le seul fardeau est celui de la dette écologique, c'est reconnaître que les générations passées n'ont pas su se retenir de consommer plus de ressources qu'elles ont accumulé de nouvelles formes de capitaux pour les offrir en compensation aux générations présentes. Solow ne disait pas autre chose quand il disait : « La génération de la grande consommation n'a pas été à la hauteur de l'éthique de soutenabilité ». On devrait pourtant trouver chez les économistes atterrés plus de personnes capables de concevoir que certaines ressources détruites ne seront jamais remplacées ou substituées par autre chose. Mais alors, pour eux, l'expression « dette écologique » ne devrait pas être pertinente, puisqu'il est impossible de la rembourser ou de la remplacer par une forme ou une autre de substitution capitalistique.
Évidemment le capital peut-être investi sous des formes très diverses, comme le pensait Solow et comme en témoigne la citation de Sterdyniak (« Elles recevront le capital physique et le capital humain »). Il peut l'être en particulier sous la forme de compétences humaines (le capital humain) transmises aux générations futures pour améliorer leurs capacités productives et plus généralement sous la forme de progrès technique qui reste une source essentielle de croissance. S'il reste la mesure de l'ignorance des économistes, selon une formule célèbre de Moses Abramovitz, il n'en reste pas moins que le progrès technique existe, comme le rappelle Solow dans une formule qu'il introduit par une nuance mystérieuse : « ...après tout5, le progrès technologique existe bel et bien ».
Je n'épiloguerais pas sur le fait que le progrès technique reste évidemment le plus grand mystère productif aux yeux des économistes puisqu'ils n'ont toujours pas compris le rôle joué par les diverses formes d'énergie. Celles-ci sont pourtant indiscutablement bien plus que du capital circulant ou des biens intermédiaires, comme les envisagent généralement les économistes. Elles sont, sous toutes leurs formes, les premiers facteurs d'amélioration de l'efficacité productive. Pourtant, Robert Solow était à deux doigts de comprendre qu'il peut exister des formes de capital environnementales essentielles. Ainsi, il écrit : « la plupart des ressources naturelles courantes sont désirables pour ce qu'elles font et non pas pour ce qu'elles sont. Il s'agit de leur capacité à fournir des biens et des services utilisables dont nous avons besoin ». Le voilà presque mûr pour admettre qu'il pourrait exister des facteurs de production irremplaçables : ceux qui « font » des choses que nous ne saurions pas faire aussi efficacement sans eux.
Malheureusement, selon lui, seuls certains environnements remarquables ou quelques créations humaines exceptionnelles méritent d'être totalement préservés. Il n'est pas anodin qu'il insiste à deux reprises sur le parc de Yosemite et le mémorial de Lincoln comme exemples de stocks de ressources que tout le monde s'accorde à préserver pour les générations suivantes. À ces exceptions près, dit-il, « il ne s'agit pas de maintenir intact le stock de chaque chose ; les compromis et les substitutions ne sont pas seulement autorisés, ils sont essentiels ». Le rôle des économistes, comme on le sait, se réduit à laisser s'établir les prix auxquels auront lieu de tels échanges, pas à choisir les ressources qui méritent d'être conservées. Le marché ou l'État s'en chargent.
Ainsi l'exploitation des ressources minières dans les pays pauvres n'est un problème pour Robert Solow que dans la mesure où ces pays consomment les revenus qu'ils en tirent sans les réinvestir. Que l'on épuise des ressources non renouvelables n'est pas un sujet : il doit exister quelque part des ressources équivalentes. Au pire, si elles n'existent pas encore, nous saurons les découvrir ou les inventer. Ainsi, « Le péché capital n'est pas de faire de l'exploitation minière, c'est de consommer les loyers miniers ». Sous-entendu : de tous les consommer plutôt que d'en investir une partie. Être cigales plutôt que fourmis.
Notons que les postkeynésiens partagent cette même obsession pour les investissements productifs. La seule différence entre les bons investisseurs keynésiens et les mauvais investisseurs néoclassiques n'existe que dans la nature des investissements réalisés. Les premiers préfèrent les investissements dans la transition écologique et énergétique aux seuls investissements productifs de richesses diverses (même si Solow n'aurait absolument pas exclu que de tels investissements à destination des générations futures soient des « investissements verts »). Or s'il est vrai que les investissements sont une part essentielle du PIB, tous les investissements quelle que soit leur nature, sont des sources de croissance. Sous leurs airs d'économistes plus éveillés que les autres, il semblerait que les partisans de la transition ne soient que des économistes du bien-être6 qui s'ignorent, bien qu'ils soient tous dans le déni de l'héritage des cadres conceptuels économiques les plus conventionnels. Au fond, comme le disaient les Inconnus à propos des chasseurs, « le mauvais investisseur, il investit et c'est mal. Alors que le bon investisseur, il investit... et c'est bien ». Investir pour l'avenir, c'est bien. Solow n'a jamais dit autre chose.
Les économistes ont pris l'habitude, après lui, de nommer faible la forme de soutenabilité qu'il a théorisée. La soutenabilité est alors dite forte si elle n'entame aucune forme de capital environnemental non renouvelable. Autant dire que cette dernière forme de substituabilité est impossible dans un monde qui ne renonce pas totalement aux fossiles ou aux ressources non renouvelables.