Les plus beaux moments de nos existences

C'était il y a quelques mois mais je m'en souviens comme si c'était hier. Et je m'en souviendrai longtemps encore.

J'étais avec mes trois frères et nous faisions notre dernier repas dans la maison familiale. Suite au décès de nos deux parents, le temps était venu de vendre cette maison qu'ils avaient acheté 50 ans plus tôt pour nous y faire grandir.

Ce soir-là, l'ambiance était sereine. Elle l'est tout le temps quand nous nous voyons physiquement, mes frères et moi. Les épisodes de règlement de compte avec remise de points sur les i ont certes existé ponctuellement, par le passé, mais ils furent assez peu nombreux pour qu'on s'en souvienne encore.

En face à face, nous ne nous voulons pas de mal. Nous connaissons très bien ces traits de caractère qui nous insupportent chez les autres et nous savons encore mieux ce qui chez nous les insupporte à leur tour. Alors on évite d'en rajouter, même si c'est plus fort que nous : de toute façon, entre nous, on n'arrive pas à faire semblant d'être quelqu'un d'autre. Pourquoi, d'ailleurs, chercher à sauver la face devant des gens qui ne sont plus dupes de rien depuis si longtemps ?

Ça nous fait un bien fou, cette pause dans les échanges numériques. Parce que sur le groupe de discussion que nous avons créé pour faciliter les échanges d'informations liées à la succession, les dérapages sont fréquents. Le moindre point de vue mal argumenté est pris pour une critique déguisée, une sorte de reproche personnel qui ne s'assume pas.

Je crois que nous avons tous été tentés au moins une fois de quitter ce groupe qui pèse comme une obligation familiale sur nos épaules. Nous y envoyons des messages pleins d'intention de bien faire et le moindre refus mal argumenté nous désespère. On voudrait que les choses avancent mais l'attente entre chaque message, qui confirmera ou invalidera un précédent message nous occupe sans cesse l'esprit.

Car, contrairement à une idée reçue, la communication numérique est particulièrement lente, à plusieurs. Faire un tour de table à quatre peut prendre une journée pendant laquelle l'initiateur de la demande se ronge les sangs en se demandant ce que les autres peuvent bien attendent pour valider ses propositions.

Incompréhensions, lenteurs, on commence à avoir l'habitude. Alors on s'appelle aussi souvent que possible. La réponse est immédiate et les intentions sont limpides : elles transpirent de l'intonation si familière de notre interlocuteur.

Ce soir-là, donc, tout se passait bien. Je ne sais pas si l'idée a traversé l'esprit de l'un de mes trois frères, mais je me suis demandé à un moment donné si j'allais m'emparer de mon téléphone pour prendre une photo de cet instant unique. Bien sûr, je n'en ai rien fait.

Car j'avais peur de manquer quelque chose. Pas le syndrome FOMO de n'avoir pas capturé la bonne image pour la poster sur un réseau social, mais celui de gâcher ce moment fraternel sous le regard d'un capteur photo qui viendrait espionner nos fous rires et nos confidences.

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien