"Tu vois que j'ai de bonnes idées... de temps en temps"...
La jeune femme qui parle ainsi s'adresse à son compagnon qui n'est pas plus vieux qu'elle. Ils n'ont pas plus de mon âge à eux deux. Ils sont venus comme moi se refaire une santé dans un SPA de ma région.
À ce que j'ai compris, il traîne les restes d'un méchant virus d'hiver et elle lui a fait comprendre qu'une séance de hammam ne pourrait que lui faire le plus grand bien.
C'est visiblement le cas. Ils sont tous les deux contents d'être là. Parce qu'elle a eu la bonne idée de les y amener.
Pourtant il y a ces quatre mots qu'elle a ajoutés après avoir dit qu'elle avait eu une bonne idée : "...de temps en temps".
Quatre mots qui racontent toute une histoire et une relation dissymétrique entre eux. Serait-ce plutôt lui qui a de bonnes idées, habituellement ? Ou bien s'est-elle convaincue elle-même qu'elle n'a pas de bonnes idées ?
Pourquoi ce "de temps en temps" ?
Je n'ai cessé d'y penser pendant de longues heures après les avoir quittés.
Cet air qu'elle avait de s'excuser de ne pas être à la hauteur la plupart du temps m'a heurté en plein visage.
Quelque chose en moi aurait voulu lui dire : "Mais non, ce n'est pas "de temps en temps" que vos idées sont bonnes, elles le sont sûrement presque tout le temps, comment pouvez-vous croire le contraire ?"
Mais je ne suis pas son père et il était hors de question que j'ai l'air de me préoccuper de sa tristesse. Si je cherchais à jouer un tel rôle dans l'espace public, on hurlerait à la domination masculine du vieux mâle blanc qui vole au secours des jeunes femmes en détresse.
Alors je me suis tu, et je les ai laissés tous les deux constater qu'effectivement elle avait eu une sacrée bonne idée en trouvant comment faire du bien à son compagnon.
Je me suis dit, pour me consoler, que je crois n'avoir jamais entendu ma fille s'excuser de quoi que ce soit, concernant sa conduite, auprès de qui que ce soit. Elle avance avec une assurance en elle que je souhaite à tous les hommes et les femmes de cette planète.
Et je suis même sûr qu'elle ne supporterait pas que j'ai l'air de m'attribuer la responsabilité de ce caractère bien trempé ! En effet, ça doit juste être un cadeau du ciel.
Cela ne m'empêche pas de me réjouir quand elle s'attribue une excellente idée, elle qui ne conclue jamais, sur un air de doute, par "...de temps en temps".
Actuellement c'est elle qui me pousse dans les derniers retranchements de mon féminisme que je pensais inattaquable. J'ai affaire à rude partie.
De temps à autre, je marque un point quand même. Le privilège de l'ancienneté. De temps à autre, je suis à la ramasse. L'inconvénient de l'ancienneté...
Je prépare un essai sur le féminisme qui parlera du seul sujet sur lequel je suis légitime : le rôle des hommes dans cette affaire. Ni déconstruits, ni virilistes. Juste à la bonne place. Celle qui permet à notre entourage, masculin ou féminin, d'être fier de la sienne.
Avec ou sans notre autorisation.
La confiance en soi, un privilège masculin ?
Cesser d'apprendre à nos filles de s'excuser d'être ce qu'elles sont : un premier pas indispensable vers le féminisme ?