N'en déplaise aux petits malins qui jouent avec les statistiques pour repérer les bonnes affaires (lire N.N. Taleb), la loi des grands nombres a encore de beaux jours devant elle. Car les populations sont nombreuses et ressemblantes même si tous les individus ne le sont pas forcément.
Certes, dans le détail, il est rare qu'une vie ressemble à une autre. Mais si on réduit une population à l'une de ses caractéristiques, donc chaque individu à l'une de ses dimensions, il est plus que probable que tout le monde soit réparti autour de la moyenne. En fait, par définition, tout le monde l'est.
Pourtant, notre société hyper individualiste, qui flatte outrageusement nos égos, continue de nous répéter à quel point nous n'avons pas notre équivalent sur terre. Et toute personne qui juge hâtivement les autres sur la base d'une seule de leurs caractéristiques est stigmatisé, parfois à raison, comme raciste, sexiste ou tout autre terme en -iste (placez devant la caractéristique que vous voulez stigmatiser).
Or, en toute discrétion et avec une puissance de calcul qui nous dépasse totalement, les algorithmes, eux, nous analysent en s'appuyant sur la loi des grands nombres. Il considèrent tout simplement que si l'on possède une caractéristique sociale particulière il est plus que probable qu'une autre caractéristique nous soit associée.
C'est évidemment comme ça que l'on diffuse des publicités pour grosses bagnoles aux cadres urbains des villes moyennes et des séjours en parcs d'attraction à des parents d'enfants en bas âge. Bref, qu'on nous cible sur la base d'une inférence statistique qui n'utilise rien moins que la loi des grands nombres.
C'est quand même drôlement bien foutu leur système.
Pendant que le discours libéral tolérant nous martèle que nous ne pouvons pas être réduit à l'une de nos caractéristiques individuelles, le marché nous cible tranquillement en s'appuyant sur la probabilité la plus forte que nous avons d'être attiré par tel produit ou par tel discours.
Pendant que le monde social et politique flatte les égos individualisés à l'extrême, le marché s'accroche à la loi des grands nombres. Car le système marchand sait que vos goûts ressemblent comme deux gouttes d'eau à ceux des millions de personnes qui vous ressemblent. Et personne ne prend ça pour un jugement réducteur.
Quand vos applications ont compris que vous êtes une jeune femme et vous abreuve de pubs de produits de beauté, vous ne le traitez pas de sexiste. Car vous savez qu'il y a des chances non négligeables qu'il vise juste (en tout cas, infiniment plus juste que si étiez un homme).
Vous pouvez toujours jouer à vous croire unique : pour le système marchand, vous êtes comme tous ceux qui vous ressemblent. Et qui sont des millions de fois plus nombreux que votre ego oserait l'imaginer.
Finalement, l'une des nombreuses choses que nous avons en commun, parmi tant d'autres, est de nous croire irréductible à l'une de nos dimensions. Car nous le sommes souvent.
Sommes-nous réductibles à l'une de nos dimensions socio-démographiques ?
Pendant que chacun s'escrime toujours plus à refuser que la société nous réduise à une seule de nos dimensions, les algorithmes se régalent en nous ciblant précisément sur celle de nos caractéristiques qui assurera le plus d'efficacité à leur promotion publicitaire.
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