Pour une approche écologique de la culture

L'objectif de cet article est analyser le phénomène culturel, propre aux sociétés humaines, sous un angle écologique, à savoir en considérant chaque culture comme un organisme vivant en interaction avec son environnement. C'est ce que propose cet article, qui n'est qu'une ébauche de réflexion.

La culture d'un groupe est un organisme vivant complexe. Cet organisme est constitué des valeurs, des récits, de la langue, des pratiques sociales, des œuvres d'art et des habitudes constituées et sédimentées au fil du temps. Organisme complexe, certainement, par les formes mouvantes que peut prendre une même culture comme par la diversité étonnante de l'ensemble des cultures humaines. Vivante, aussi, car les cultures sont en adaptation constante et en mutation historique permanente, à l'instar du langage qui en est sa forme canonique . Pour cette raison, il serait intéressant d'analyser le phénomène culturel, propre aux sociétés humaines, sous un angle écologique, à savoir comme un organisme vivant en interaction avec son environnement. C'est ce que propose cet article, qui n'est qu'une ébauche de réflexion.

Cet article s'inscrit dans la démarche initiée par Bernard Lahire qui vise à trouver des fondements naturalistes aux phénomènes sociaux  . La société n'est pas le résultat d'actions conscientes des individus qui décideraient de faire société selon des règles consciemment établies en conformité avec des valeurs morales conscientisées. C'est après avoir fait société que les individus rationalisent leurs rapports sociaux, y compris en posant comme principe le fait qu'ils sont à même de les perfectionner et de les améliorer par l'action politique, indépendamment des conditions environnementalesiii dans lesquelles ils se trouvent.

Cette surestimation narcissique du pouvoir d'auto-organisation des sociétés doit être rediscuté si l'on veut comprendre « ce qui nous dépasse » dans la vie sociale. Les impacts négatifs croissants sur l'environnement dépassent largement la somme des volontés individuelles : aucun individu ni groupe n'a jamais voulu que le réchauffement climatique ou la déplétion de la biodiversité se produisent et pourtant cela arrive de façon incontestable. Cela nous oblige à comprendre comment les cultures de nos sociétés évoluent. Or, puisqu'elles possèdent les caractéristiques d'un organisme vivant, il peut être intéressant de les analyser comme telles, pour apporter aux sciences humaines l'angle de vue qui manque peut-être à leurs cadres conceptuels.

Principes d'interaction entre culture et groupe social

La culture fait partie de ces organismes qui se nourrissent et qui nourrissent une autre entité vivante à laquelle ils sont intimement liés et en l'absence desquelles ils disparaissent : le groupe social.

Ce dernier est lui-même attaché à sa culture : il la nourrit et la protège. Il est souvent tenté de la sacraliser ou de la figer. L'école, la production littéraire et l'ensemble des institutions culturelles constituent des facteurs essentiels de survie et d'entretien de la culture d'un groupe.

Le phénomène de coévolution entre la culture et le groupe auquel elle est attachée est typique des multiples formes d'interactions entre les espèces observées dans la natureiv. Ici, les deux organismes se nourrissant mutuellement, il ne s'agit ni de parasitisme (un groupe n'est nullement parasité par sa propre culture, qui se nourrirait de lui à ses dépens) ni de commensalisme (la culture se nourrirait de son attache au groupe humain, sans le moindre effet sur ce dernier) mais de mutualisme, à savoir une interaction bénéfique pour les deux organismes.

Cependant, on considérera ici que le groupe humain est l'organisme hôte, dans la mesure où il est celui qui conditionne l'existence d'une culture. La preuve en est, en l'occurrence, qu'une culture ne peut se détacher d'un groupe social donné que pour s'attacher à un autre groupe. Sans cela, elle meurtv.

Le plus souvent quand une culture quitte son hôte pour en rejoindre un autre qui possède déjà sa propre culture, une sorte de symbiose mutualiste s'opère et les deux cultures en contact fusionnent. C'est ce que l'on nomme en sociologie le processus d'acculturationvi qui correspond à une sorte de mutation de cet organisme vivant qu'est la culture. Les deux cultures en contact éliminent certaines de leurs caractéristiques (des mots dans la langue, des pratiques culinaires, de nouvelles sensibilités en termes de justice/injustice, de nouvelles formes d'interactions entre individus -formules de politesse, etc.) pour les remplacer par celles de l'autre.

Si une même culture s'attache à deux groupes qui ne communiquent pas, elle peut connaître deux évolutions différentes.

Comme on l'a dit, une culture n'est pas un organisme parasitaire de type virus qui contamine les individus ou les groupes un par un pour assurer sa survie. Cependant, c'est bien l'adaptation progressive d'un nombre important d'individus à une nouvelle culture qui augmente la capacité de celle-ci de s'imposer aux dépens de la culture originelle. Plus l'influence sera forte sur une partie importante du groupe plus la culture invasive pourra affaiblir la culture d'origine. Et c'est pour cela que si les cultures ne sont pas des structures virales qui se transmettent par simple contact d'individu à individu elles sont très souvent considérées comme telles par les groupes mis en contact avec de nouvelles culturesvii.

Or, aucune culture ne contamine un groupe à la manière d'un virus. Seule la rapidité avec laquelle une culture peut être modifiée par un apport culturel extérieur peut faire penser à un processus de « contamination ». Mais cela occulte le fait que pour qu'une culture soit adoptée par un groupe détenteur d'une autre culture, les conditions de réception de la nouvelle cultureviii doivent être réunies. Un virus attaque avec succès tous les organismes qu'il rencontre, même si certains resteront asymptomatiques et seront uniquement porteurs sainsix. Une culture n'attaque pas un groupe et ne cherche pas à s'y attacher. C'est le groupe qui l'adopte ou pas, parce qu'il en ressent le besoin. La symbiose mutualiste entre une culture et un groupe social est un mariage d'amour, pas le résultat d'un rapport de force.

Les rapports différentiés des divers groupes sociaux à une même culture

Au sein d'une société, chaque groupe social n'entretient pas le même rapport à la culture nationale sous ses différentes formes. Notons que la culture, comme tout organisme vivant, est une entité complexe dont une partie est légitimement reconnue par tous et dont d'autres éléments épars bien que partagés et connus de tous, voient chaque groupe, voire communauté ou famille entretenir un rapport de familiarité très singulier à chaque élément particulier, en raison de micro-adaptations culturelles historiquement déterminées par l'évolution de ces communautés.

Les classes moyennes doivent leur position sociale et leur ancrage dans leur propre société à l'assimilation et à la maîtrise de la culture la plus prestigieuse. Cela se traduit par ce que Bourdieu nommait la bonne volonté culturelle qui correspond à une préoccupation inquiète de montrer que l'on maîtrise la culture du groupe de façon spontanée, et pas laborieuse, afin de faire comme si c'était une seconde nature. La « bonne volonté culturelle » trahit toujours le fait que la part prestigieuse de la culture a été acquise de haute lutte après un travail acharné motivé par une farouche envie de promotion sociale et par l'envie de cacher un défaut de socialisation culturelle au cours de l'enfance. Les classes moyennes en deviennent les plus farouches protectrices de cette culture acquise à la force d'un travail scolaire et extrascolaire de tous les instantsx.

Certaines cultures hégémoniques sont invasives et attaquent très efficacement les cultures qu'elles rencontrent. Elles ont développé des mécanismes de séduction qui leur permettent de se présenter comme des facteurs de progrès auprès des groupes sociaux qu'elles rencontrent.

Mais les mécanismes de résistance restent forts dans toutes les cultures, y compris et surtout si elles sont attachées à des groupes en déclin. Les classes populaires y sont les plus sensibles, dans la mesure où leur rapport à la culture n'a été un facteur d'identification que dans une période très circonscrite, celle de l'hégémonie de la culture syndicale ouvrière, du début du XXe au déclin des années 80 de celui-ci. Elles sont le plus en demande d'un apport culturel valorisant et facile à assimiler (d'où le succès auprès de ces groupes de la culture arabo-musulmane comme de la culture de l'industrie du divertissement américaine, quand il ne s'agit pas déjà d'une sorte de symbiose mutualiste des deux, opérée par certaines musiques urbaines, rap, hip-hop, etc.)

Au sein des sociétés, deux groupes sont moins attachés que les autres à la préservation de la culture d'origine du groupe. D'un côté, les milieux d'affaires mondialisés ont développé leur propre culture qui est totalement détachée des cultures traditionnelles territoriales. L'aéroport, ce non-lieu dépourvu de tout attache ou référence à une culture traditionnelle, en est le symbole évidentxi.

De l'autre, les catégories intellectuelles supérieures ont développé un goût pour l'éclectisme culturelxii qui les incline à prendre la mutation culturelle pour un enrichissement plutôt que pour une menace identitaire. Les milieux artistiques considèrent l'acculturation comme l'une des conditions normales d'évolution d'une culture au fil du temps. Cela dit, il y a loin de la curiosité pour les autres formes d'expressions culturelles que la sienne propre à l'appropriation de ces cultures différentesxiii.

Les stratégies d'adaptation aux processus de mutation culturelle

Les populismes sont souvent des mouvements de réaction des cultures pour se protéger contre ce qui est parfois vu comme des « invasions barbares » portées par les populations d'origines étrangères. Ce sont des mécanismes de défense face à ce qui est vécu comme une attaque contre le groupe, par le biais de sa culture. Ces réactions affectives violentes peuvent aller jusqu'à motiver des formes de guerre culturelle visant à attaquer des symboles culturels des cultures « invasives ».

Cette stratégie de défense est la plus mauvaise possible, puisque c'est par la guerre que meurent le plus efficacement les cultures. La guerre est un repli sur ce qui est le moins ouvert dans la culture, sur sa dimension la plus figée, la plus sédimentée. Or, c'est souvent la partie la moins vivante de la culture, puisque la plus ancienne, et ne sauvegarder que cette dimension ne laisse pas grande chance de survie à une culture. Car en tant qu'organisme vivant, elle ne peut survivre de façon momifiée, statufiée dans des icônes qui perdent peu à peu toute attache affective avec le groupe qui est sensé se nourrir d'elle et la nourrir en retour.

Parmi les stratégies de défense face à l'acculturation culturelle, la fierté culturelle peut jouer un rôle majeur. Elle consiste à infuser dans le groupe la pleine conscience qu'une autre culture ne pourrait pas se développer sans menacer la survie même du groupe. Une version moins agressive consiste à penser que la culture dominante est si puissante et si légitime que cela la rend hermétique au contact des autres cultures. Ainsi, toute autre culture ne peut que coexister avec elle sans en modifier les fondements essentielsxiv. La version faible de cette stratégie consiste à momifier sa propre culture pour la rendre imperméable à la symbiose mutualiste. C'est le choix de certaines grandes religions du livre.

La version forte consiste à développer un tel sentiment de supériorité culturelle qu'une mutation à la marge de cette culture peut alors se produire sans en fragiliser les fondements. C'est le cas de la culture américaine qui a la particularité de puiser sa force dans le fait qu'elle est depuis l'origine une culture symbiotique attachée à une société devenue hégémonique culturellement. La culture de l'innovation développée aux USA, qui rend son système productif si adaptable à toutes les cultures nationales (et qui signe le succès du modèle capitaliste dans la plupart des pays du monde) permet à cette culture d'absorber et d'intégrer immédiatement toute culture qui viendrait lui contester sa légitimité.

Inversement, s'il existe un élément de fragilité culturelle évident, c'est la conscience que le groupe a de la mortalité ou de l'illégitimité de sa propre culture. Une culture qui cultive la réflexivité critique sur elle-même se met en position d'affaiblissement systématique dès qu'une autre culture viendra s'imposer dans les espaces critiques ainsi créés. C'est en particulier le cas de la culture démocratique qui pose la liberté d'opinion comme une valeur cardinale, ce qui donne à toute culture extérieure la possibilité d'infuser peu à peu le groupe social d'origine.

Le relativisme culturel est un de ces outils d'affaiblissement, ainsi que tous les regards progressistes sur la culture, qui veulent pointer les insuffisances d'une culture au nom de valeurs morales universelles.

Il est là aussi paradoxal que ce qui vise à faire progresser une culture (tout comme ce qui vise à la protéger) se révèle être ce qui la fragilise le plus. Et c'est très certainement l'apport le plus important que pourrait fournir une approche écologique de la culture. Cette approche étant naturaliste, elle ne peut pas être prescriptive et ne peut pas dire ce qu'il faudrait faire pour qu'une culture ne subisse pas d'influence extérieure, ou pour qu'elle évolue « bien ». Répétons-le : par nature, une culture est en mutation constante, même dans un groupe relativement fermé. La succession des générations entraîne des regards neufs et des contraintes nouvelles qui, au fil du temps, font évoluer les cultures.

Mais si on ne réfléchit pas aux mécanismes qui modifient les cultures et leur permettent ou non de cohabiter ou de muter par contact, on ne comprendra pas les rapports conflictuels qui se développent entre les sociétés qui en sont les hôtes.

Chaque groupe, aveuglé par la "naturalité" de sa propre culture et ayant des difficultés à prendre du recul sur sa culture et sur celle des autres groupes, ne pourra pas voir venir les mécanismes protecteurs que sa culture ou celle des groupes qu'il fréquente vont développer.

Cela est aggravé par le fait que la logique marchande individualiste et la lutte contre les idéologies de domination culturelle ont quasiment fait disparaître la notion de culture du champ des faits sociaux : chacun étant tenu de devenir "ce qu'il est" en dehors de toute référence à une culture de groupe forcément non émancipatrice, l'idée même de culture a progressivement déserté le champ politique et le débat publicxv.

Or, cette disparition de la culture qu'on a chassée par la grande porte ne peut que nous revenir par la fenêtre sous ses pires formes : c'est ce qui se passe avec les identités multiples, toutes en recherche de pureté culturelle au nom de valeurs posées comme supérieures à toutes les autres.

Il aurait fallu laisser à chaque culture le temps et les moyens de faire sa mutation plutôt que de provoquer des chocs culturels au nom du respect interculturelxvi, chocs qui ne pourront que déclencher des guerres culturelles qui n'ont de cesse que de parvenir à l'élimination pure et simple de la culture étrangère, considérée comme une menace existentielle.

Or, il est très clair que dans de nombreux pays, toutes les cultures ne peuvent pas s'afficher côte à côte sans prendre le risque que les groupes qui les portent s'affrontent et en viennent à exprimer leur détestation mutuelle. Seules les compétitions sportives parviennent encore à canaliser les détestations culturelles en faisant s'affronter les équipes sur un même terrain avec des règles communes acceptées et reconnues par les camps en présence. Le sport est en effet devenu un élément de la culture mondialisée qui a infusé l'ensemble des cultures dans la plupart des régions du monde.

Étudier les cultures comme des organismes vivants attachés à des groupes humains peut permettre de mieux comprendre les tensions qui se produisent quand ces cultures sont mises en contact avec d'autres cultures. Il reste cependant à étudier en détail les canaux de transmission des diverses cultures et la façon dont celles-ci se rencontrent (migrations de masse, importation de biens culturels, tourisme, etc.).

Une chose est sure : une culture réagit forcément, d'une façon ou d'une autre, aux expositions auxquelles on la soumet. C'est inévitable. Les groupes qui les portent et qui se définissent par ces cultures ont une susceptibilité moins forte quand ils ont déjà vécu une symbiose mutualiste forte dont ils ont cultivé une certaine fierté.

Paradoxalement, les sociétés qui développent le plus les valeurs d'ouverture aux cultures extérieures sont les plus menacées d'une évolution qui peut déstabiliser certains des membres les plus accrochés à leur identité culturelle. Inversement, les sociétés les plus fermées à la mutation culturelle sont celles qui auront le plus de mal à survivre en raison de leur difficulté à s'adapter aux interactions inévitables que connaît tout groupe social, ne serait-ce que parce que l'environnement dans lequel il est plongé n'est pas figé de façon immuable.

La culture connaît les affres du vivant, entre recherche d'équilibre et déstabilisation permanente. Ne pas le voir et ne pas le comprendre rend les tensions sociales incompréhensibles, chaque groupe étant fermement convaincu que sa propre culture est une victime innocente des attaques culturelles des divers groupes qui l'entourent.

Les sciences sociales ont tout intérêt à emprunter au vivant les outils d'explication des stratégies de survie des organismes en interaction par symbiose mutualiste, en arrêtant de fantasmer des invasions virales mortelles portées par des groupes hostiles. Car les groupes humains savent tous intuitivement que la guerre interculturelle est la pire solution pour survivre, mais chacun s'y résout lorsqu'il pense que c'est la seule solution possible pour continuer d'exister. C'est la leçon principale du vivant : assurer sa survie par l'agressionxvii, une fois tous les autres moyens épuisésxviii.

Notes

i Cf. Le français va très bien, merci, Collectif « Les linguistes attérés », Collection Tracts (n° 49), Gallimard, 2023.

ii Les structures fondamentales des sociétés humaines, Bernard Lahire, Ed. La découverte, 2023.

iii On peut aussi rapprocher notre démarche de celle de Laurent Testot et de son « histoire environnementale de l'humanité », avec lequel nous partageons des hypothèses communes. Cf. Cataclysmes, Petite bibliothèque Payot, 2017.

iv Lefèvre T., Renaud F., Selosse M.-A., Thomas F. (2010). Chapitre 14, Évolution des interactions entre espèces, in F. Thomas, T. Lefèvre & M. Raymond (ed.), Biologie évolutive, p. 555-653. De Boeck, Paris.

v Il existe de nombreuses formes « mortes » de la culture, comme en témoignent les langues dites « mortes » et pourtant encore étudiées dans des groupes restreints d'érudits. Le souvenir ou la mémoire d'une culture peut rester forte, cependant, par ceux qui l'auraient approchée dans leur enfance. A l'autre extrémité des états de la culture morte, on trouverait les cultures totalement oubliées dont il ne reste pas la moindre trace.

vi Selon le dictionnaire Larousse, l'acculturation est la « modification des modèles culturels de base de deux ou plusieurs groupes d'individus, de deux ou plusieurs ethnies distinctes, résultant du contact direct et continu de leurs cultures différentes ».

vii Voir à ce sujet l'excellente analyse de la « métaphore de la contagion » à propos de la réaction du « libéralisme » face au « postmodernisme » des penseurs du wokisme. Pour le dire simplement, une grande partie de la critique anti-woke analyse son succès comme une « infection » venue « contaminer » les esprits épris de justice sociale et de défense des minorités. Lire Déconstruire, reconstruire, la querelle du woke, P. Forest, Ed. Gallimard, 2020 pp.80-81.

viii Les conditions de réception d'une culture ne sont pas étudiées dans cet article mais serait un champ d'étude très utile pour faire progresser l'écologie de la culture ;

ix La critique de la métaphore de la contagion est fondamentale car nous ne sommes pas à l'abri d'une critique radicale des socio-historiens qui refusent la moindre naturalisation du social depuis les travaux de Malthus. Ils pourraient nous reprocher de faire le jeu de telles critiques très présentes dans les milieux xénophobes. Mais les métaphores naturalistes des partisans du « grand remplacement » n'ont rien à voir avec une approche rigoureuse des faits sociaux selon une logique empruntée aux sciences naturelles. D'ailleurs, contrairement à notre propre analyse, qui s'en écarte radicalement, on remarquera que les tenants de la contamination par des cultures étrangères sont obsédés par la logique parasitaire, telles qu'elle a été développée depuis fort longtemps dans les œuvres de science-fiction pour servir de métaphore à l'invasion culturelle des sociétés occidentales par les idées séditieuses du bloc communiste. Voir à titre d'illustration Body snatchers, L'invasion des profanateurs, un roman de Jack Finney paru en 1955 et adapté trois fois au cinéma ; ou la série télévisée « Les envahisseurs » dont le héros Jack Vincent cherche inlassablement à identifier les humains qui auraient été contaminés par des extra-terrestres mal intentionnés.

x On trouvera l'exemple de telles stratégies d'acculturation volontariste dans Enfances de classes, De l'inégalité parmi les enfants, sous la direction de Bernard Lahire, Seuil, 2019. Voir, en particulier, le cas de la petite Mathilde, pp.819-1067.

xi « Aéroport : non-lieu ou point d'ancrage du Monde ? » par Jean-Baptiste Fretigny, Dictionnaire critique de la mondialisation, 2012, pp.30-35. Consultable en ligne à l'adresse https://shs.hal.science/halshs-00807195.

xii « De quelques considérations sur la notion d'éclectisme culturel » par Fabien Granjon et Armelle Bergé, dans Les Enjeux de l'information et de la communication 2005/1 (Volume 2005), pages 55 à 65

xiii Jean-Pierre Bacri a fourni un archétype de l'artiste ouvert à toutes les formes musicales, y compris les plus éloignées de sa culture légitime. https://www.telerama.fr/radio/podcast-sur-nova-jean-pierre-bacri-connaissait-la-musique-6809687.php

xiv De ce point de vue, certaines religions, et en particulier l'Islam, cultivent l'idée que leurs racines sont si lointaines qu'elles ne sauraient subir l'influence d'une autre culture concurrente. Cette idée selon laquelle une culture pourrait traverser les siècles sans subir de mutation, même mineur, est un récit parfaitement contredit par les études historiques de la religion, même si le Coran peut en partie, être considéré comme un texte relativement à l'abri des évolutions des sociétés qu'il a traversées. Mais l'Islam saura s'adapter aux évolutions environnementales futures, ou s'il ne le fait pas, déclinera comme toutes les religions qui ont tenté de s'y opposer.

xv De façon symptomatique, on rappelera que l'étude de la culture comme notion de sociologie a disparu des programme de Sciences Economiques et Sociales, dans les lycées, depuis 2011. Sa réintégration serait pourtant salutaire à bien des égards.

xvi Il est symptomatique qu'il existe désormais un Culture Day, promu par l'ONU, qui vise à faire la promotion des cultures et de l'entente entre les peuples. C'est sans doute le symptome que les cultures se sentent en danger de disparition par symbiose généralisée et en raison des adaptations individuelles qui les diluent les unes dans les autres.

xvii Konrad Lorenz, L'agression, Une histoire naturelle du mal, Champs Sciences, 1° édition 1963.

xviii La défense est de surcroit l'une des 5 grandes propriétés du « vyvant », que Bernard Lahire ajoute aux quatre premières définies par Bartlett et Wong en 2010. On trouvera plus de précisions dans Vers une science sociale du vivant, Bernard Lahire, La découverte, 2025.

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien