L'histoire se déroule trente ans après l'avènement des trois glorieuses qui eurent lieu vers 2022.
Nous sommes en 2052, la date précise à laquelle nous savons désormais que si nous ne changeons rien à nos modes de production, il sera définitivement trop tard.
"Ce 21e siècle semblait mériter définitivement le nom qu'on lui donnait souvent de siècle premier de l'ère de raison" précise René Barjavel dès l'ouverture de son roman d'anticipation publié en 1942.
A cette date, les 30 glorieuses n'avaient pas eu lieu. Jean Fourastié ne forgera l'expression que 30 ans plus tard.
Je ne vous dirai rien de précis sur "Ravage" et je vous déconseille vivement de lire quoi que ce soit sur ce chef-d'œuvre, à commencer par le quatrième de couverture. Partez vers ce futur antérieur l'esprit totalement disponible. Vous profiterez mieux du voyage.
Barjavel possède une qualité que ne possèdent pas tous les écrivains de science fiction : il écrit très bien. Tout en délicatesse, il croque fort bien ses personnages mais ce sont les évènements qui l'intéressent le plus. Et les catastrophes en particulier. Le carnage provoqué par nos délires technoscientifiques.
Deuxième qualité : son talent visionnaire. Il est, certes, très facile 80 ans plus tard de sourire de certaines innovations imaginaires qui ont été dépassées depuis longtemps par nos technologies actuelles.
Inversement, d'autres n'ont pas encore eu lieu. Mais alors qu'il publie son chef-d'œuvre l'année où le premier ordinateur a été conçu (et alors que strictement personne n'avait encore la moindre idée de ses développements futurs), l'avenir qu'il dessine montre que Barjavel tape juste.
Troisième qualité : quelques intuitions d'une incroyable actualité. Notamment quand il évoque la mise en conformité sanitaire de la population et la résistance de certains individus qui "eussent plutôt fait péter la machine qu'accepté qu'on leur remit la cervelle à l'endroit". Des résistants antivax, sans doute...
Quatrième qualité : une connaissance fine du rôle de l'énergie dans la vie moderne. Énergie et matière, car les deux se confondent, comme l'auteur le montre et le démontre avec brio.
Dernière qualité : les motivations du personnage principal, capable de tout y compris du pire pour défendre les humains qui lui sont chers. Évidemment, Barjavel livre une vision sans concession de l'humanité, dans laquelle l'homme n'est même plus un loup pour l'homme, mais un rat pour l'homme. Mais ses personnages se battent pour sauver leur humanité.
"Ravage" est l'histoire d'un monde qui pousse à ses dernières extrémités sa fascination pour le progrès technologique, et qui le paye très cher.
Il n'y a rien d'anachronique à chercher dans un roman d'anticipation des années 40 les clés pour comprendre comment nous en sommes arrivés là où nous en sommes. Regardons en arrière quelques instants pour comprendre ce que nous réserve le futur.
Car ce qui était raisonnablement imaginé il y a 80 ans ne peut pas être insensé aujourd'hui.
"Ravage", de René Barjavel Un futur désespérant, avec ou sans électricité...
«- Vous ne savez pas ce qui est arrivé ? Tous les moteurs d'avions se sont arrêtés hier à la même heure, juste au moment où le courant flanchait partout. Tous ceux qui s'étaient mis en descente pour atterrir sur la terrasse sont tombés comme une grêle. Vous n'avez rien entendu, là-dessous ? Moi, dans mon petit appartement près du garage, c'est bien un miracle si je n'ai pas été aplati. Quand le bus de la ligne 2 est tombé, j'ai sauté au plafond comme une crêpe... Allez donc jeter un coup d'œil dehors, vous verrez le beau travail !»
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