La parole humiliée, de Jacques Ellul

"Le système technicien" (1977) est l'œuvre phare d'Ellul mais il a également publié "La parole humiliée", en 1981, qui mérite qu'on le relise à la lumière des évolutions actuelles de la communication "visuelle".

La perte de crédibilité des images finira-t-elle par entraîner le retour de l'échange verbal ? Ou menace-t-elle cette forme avancée de communication ?

Jacques Ellul est un immense penseur des évolutions technologiques, bien plus important que l'économiste Joseph Schumpeter. Ce dernier est pourtant idolâtré par certains pour avoir placé les innovations technologiques au coeur de la machine capitaliste.

Avec ce petit bonus qui plaît tant à certains économistes socio-émocrates : les technologies construisent des produits et des procédés nouveaux en détruisant les éléments périmés du système, ce qui oblige l'État à intervenir pour réguler une évolution des techniques trop violente pour ceux qui en subissent l'inexorable avancée. Le problème est pourtant ailleurs, et il est beaucoup plus profond.

Si "Le système technicien" (1977) est l'œuvre phare d'Ellul, il a également publié "La parole humiliée" (1981) qui mérite qu'on le relise à la lumière des évolutions actuelles de la communication "visuelle".

Sa thèse de départ est simple "La vue est l'organe de l'efficacité". Pourquoi ? Parce que la vue montre le réel et nous impose une réalité tour à tour terrifiante, stupéfiante, exaltante, inquiétante et qui ne laisse pas d'échappatoire.
Seule la parole permet "même quand elle est réaliste, de nous échapper de ce réel terrible". De plus, elle introduit une temporalité qui permet de lutter contre l'immédiateté des images, qui laissent souvent sans voix, muet.

Jacques Ellul s'inquiétait de la dégradation de la possibilité même de penser dans un monde où la communication passerait par les images. Images filmées, bien sûr, mais aussi photos chocs, celles qui ont fait les beaux jours de Paris Match et consorts avant d'exciter la curiosité des centaines de millions d'individus qui scrollent chaque jour sur leurs écrans à la recherche d'une nouvelle excitation visuelle.

En matière de language, si un croquis vaut mieux qu'un long discours, on voit désormais que quelques smileys standardisés suffisent chaque jour aux usagers des médias pour exprimer une humeur, une réaction et même (on ose à peine le dire) une "pensée".

Techniquement parlant, plus aucune notice de montage ne s'encombre de mots ni de phrases. Mondialisation oblige, quelques croquis simples feront universellement office de "consignes non verbales" à destination de tous les consommateurs du monde.

L'image rassemble là où il semble que le language (alors que ce sont juste les langues, en réalité) semble séparer. Par nature, pourtant, la parole est le seul mode de communication qui permette de "s'entendre".

Impossible de ne pas voir dans cette évolution anthropologique, posée comme inéluctable par certains, un retour aux formes de communication pré langagières : les premières images que nos ancêtres pré-historiques gravaient sur les parois de leurs habitations rupestres bien avant d'avoir inventé l'écriture.

Une façon pour l'humanité de boucler une boucle évolutive ?

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien