On attendait les slows dans les boums, comme on attend le soleil après l'orage sur une mer démontée.
Après avoir tout donné dans des chorégraphies approximatives sur des rythmes syncopés ou binaires, on faisait des pauses délicieuses en enlaçant le corps humide de nos partenaires de danse.
Au départ, il s'agissait pour les filles de poser les mains sur les épaules du garçon quand lui posait les siennes sur ses hanches. Après ça, on voyait jusqu'où on voulait aller.
Dans mon souvenir, c'étaient les filles qui décidaient si on pouvait aller plus loin. De toute façon elles décidaient depuis le début. Leurs stratégies étaient nombreuses pour ne pas danser avec un garçon qui ne leur convenait pas. Elles acceptaient ou pas qu'on danse avec elles, et de temps à autre, l'une d'entre elles venait nous chercher, parfois faute de mieux. On s'en fichait, d'être un second choix. C'était mille fois mieux que de ne pas danser du tout.
Un slow c'était toujours un moment agréable. La musique était envoûtante et les saxos enfiévrés nous indiquaient que c'était le moment ou jamais de partir à la découverte d'une parcelle supplémentaire du corps de l'autre.
Oui, la simple découverte, pas la conquête colonialiste patriarcale ! En pleine phase de découverte de notre propre corps en mutation, nous avions besoin de savoir ce qui se passait dans le corps de ces autres que l'on trouvait désirables.
Nous avions besoin pour ça de les toucher, de les sentir, de les humecter et de s'en séparer ensuite. Les boums étaient des moments privilégiés pour de telles expériences.
Si on rentrait seul chez soi, c'était toujours avec des souvenirs et des scénarios de drague ratée et la promesse qu'à la prochaine boum on oserait être plus explicite avec la partenaire convoitée.
D'ici là, on se retrouverait au collège ou au lycée, en bon camarade. Elle rirait à nos blagues, on ferait semblant de prendre avec humour les pics qu'elle nous enverrait, et on tenterait de décrypter nos intentions affectives réciproques dans des conversations anodines.
Des intentions, réelles ou supposées, que la prochaine boum confirmerait ou pas.
Mais dites-moi comment a-t-on pu décider que les autres sont forcément une menace ? À quel moment l'ambiance sécuritaire imposée par les extrémistes dont la peur est le fonds de commerce s'est-elle imposée comme une évidence jusque dans nos découvertes réciproques ?
Car le corps de l'autre n'est pas un danger. Il reste un continent inexploré à découvrir. On ne loue pas son corps à autrui selon des modalités mutuellement prédéfinies, on le met, avec une confiance inquiète, à la disposition d'une personne aimante qui en le découvrant nous en fera comprendre en retour les dimensions les plus bouleversantes.
En matière de drague, le bilan des réseaux sociaux n'arrive pas à la cheville de n'importe quelle boum organisée dans un garage où se regroupaient quelques adolescents curieux de se découvrir les uns les autres.
Car les corps y sont désormais absents les uns aux autres.
Nostalgie des boums
Comment se fait la rencontre des corps, de nos jours ? Un vieux mâle rangé des voitures, nostalgique des boums, s'interroge et se dit qu'au fond, on ne s'y prenait pas si mal que ça, il y a 50 ans...