Décroissance versus récession : un récit collapso-rassuriste Le discours affirmant qu'il existe une voie de décroissance choisie, ne vaut pas mieux que celui qui s'accroche à la croissance qu'on va "chercher avec les dents".

Si vous avez été bercé aux conférences de Jean-Marc Jancovici et de Timothée Parrique, vous savez que les années à venir vont être difficiles en termes de croissance des ressources, en particulier énergétiques. Mais vous savez également qu'un horizon se dessine : il semble possible de planifier le futur pour le modeler selon nos désirs, ou pour éviter qu'il ne soit trop sombre.

Si vous avez été bercé aux conférences de Jean-Marc Jancovici et de Timothée Parrique, vous savez que les années à venir vont être difficiles en termes de croissance des ressources, en particulier énergétiques. Mais vous savez également qu'un horizon se dessine : il semble possible de planifier le futur pour le modeler selon nos désirs, ou pour éviter qu'il ne soit trop sombre. Si, de surcroît, vous êtes un ou une ingénieure de sensibilité socialiste, ou socialo-keynésienne, voire carrément anti-capitaliste, ce récit d'un futur désirable a tout pour vous plaire. En effet, il présente la particularité de chercher à conserver le meilleur de notre monde moderne en le débarrassant de ses oripeaux destructeurs des ressources, du climat et de la biodiversité tout en permettant qu'advienne enfin un peu de justice sociale en ce bas-monde.

En bref, après avoir vécu un coup de stress plus ou moins violent face à quelques réalités effrayantes (perte de biodiversité, attaques massives contre le vivant sous toutes ses formes, réchauffement climatique et croissance des inégalités), vous vous dites qu'un autre chemin est possible. Une petite angoisse subsiste cependant, sur le temps qu'il nous reste pour faire advenir ce monde parfait et sur les moyens politiques nécessaires pour le mettre en œuvre (la démocratie nécessite un temps long de concertation), mais cette incertitude est un excellent moteur pour l'action : ne perdons plus de temps et marchons droit vers la lumière de la post-croissance.

Dans une perspective moins idéaliste, je voudrais proposer un constat de notre situation actuelle qui nuance quelque peu ce tableau parfait auquel j'aurais tant voulu pouvoir adhérer, tant il coche toutes les cases de la désirabilité en mobilisant tous les attracteurs moraux .

Si l'on s'intéresse à l'existant en mettant de côté autant que possible ce que l'on voudrait voir advenir, il faut regarder deux choses de près, lorsque l'activité économique ralentit :

Tout d'abord, ce qui se passe du côté des ressources disponibles et de la productivité, qui sont les facteurs les plus essentiels de la croissance . Organiser la décroissance dans un monde où la croissance est possible n'est pas la même chose que dans un monde où ça devient peu à peu une impossibilité matérielle. On peut dire, sans trop de risque de se tromper, que le faible écho des théories de la décroissance dans un monde en croissance forte ces 50 dernières années s'explique assez facilement : les récits sur l'organisation de la justice sociale dans la sobriété ne résistent pas face aux sirènes de l'abondance matérielle. Ce n'est que depuis que des menaces sérieuses planent sur la croissance que la décroissance commence à être entendue dans les pays riches et qu'elle devient une option possible pour répondre aux enjeux existentiels qu'affrontent nos sociétés productivistes marchandes.

Ensuite, il faut s'intéresser à la façon dont la société organise sa réaction face à l'évolution conjointe des ressources et de la productivité et de l'activité économique. En effet, là encore, ce n'est pas la même chose de subir une contraction de l'activité dans un monde où l'on sait que sa reprise est possible que dans un monde où rien ne garantit qu'elle reprenne un jour prochain.

Parmi les stratégies possibles, la planification réclamée par nos ingénieurs et écologistes volontaristes les plus ambitieux n'est qu'un des trois scénarios possibles. Il faut étudier, de près, deux autres stratégies sans doute plus réalistes, ne serait-ce que parce qu'on les a dejà vu émerger très clairement, contrairement au scénario de planification de la décroissance qui n'existe jusqu'à présent que sur le papier .

La première stratégie est celle du refus pur et simple. Il émane d'acteurs nombreux mais très différents. Il y a bien sûr ceux qui ont profité des contextes de croissance précédents et qui n'envisagent pas une seconde que la fête se finisse un jour. Il y a aussi ceux qui se sont adaptés, sans plus de cupidité que ça, à un monde matériellement abondant et confortable et ne veulent pas avoir à négocier avec ce mode de vie si agréable. Enfin, il y a (et ce sont les plus nombreux) ceux qui n'ont encore jamais pris leur place dans ce monde de croissance matérielle mais qui attendent et désirent plus que tout en profiter un jour. Ceux-là ne comprennent pas, n'admettent pas, que ce monde d'abondance croissance puisse leur échapper à jamais. Ils iront loin dans leurs revendications pour rejoindre les nostalgiques de la croissance matérielle dans leur refus de voir le monde entrer en phase de contraction productive irrémédiable.

Les deux scénarios du refus portent des noms connus : refuser la réduction des activités dans un monde en croissance c'est vivre une récession plus ou moins forte. Mais ce n'est qu'un mauvais moment à passer : il peut voir émerger des soubresauts politiques dommageables pour la démocratie (toujours pour la même raison : les électeurs peuvent réclamer des actions rapides et efficaces et des mesures simples, voire injustes, dont les démocrates ont en horreur). Mais, au risque de me répéter, il est toujours possible que le soleil de la croissance (et de la démocratie) se lève à nouveau sur ces sociétés.

En revanche, refuser la réduction des activités économiques (et donc des revenus) dans un monde où les ressources se raréfient, cela ne peut mener qu'à un effondrement sociétal. La société ne peut pas résister à une demande de quelque chose que plus personne n'est en mesure de lui offrir. Sauf à imaginer une sorte de planification autoritaire qui prenne aux uns pour satisfaire quand même les autres. Nous reviendrons sur cette hypothèse troublante.

Intéressons-nous maintenant à un scénario qui est presque systématiquement occulté, et qui pourtant est celui qui nous est le plus familier. Celui dans lequel la société tente de s'adapter à une réduction des activités économiques. A nouveau, distinguons deux contextes très différents. S'il existe encore une croissance possible des ressources et de la productivité, cette adaptation trouvera des voies pour satisfaire les acteurs économiques.

Je pense à deux types de stratégies possibles qui se ressemblent à bien des égards : le keynésianisme et le transitionnisme énergétique. Le premier consiste à dire que si la croissance est encore possible, il suffit pour faire face à la réduction des activités de mieux répartir les ressources vers ceux qui en ont besoin. Cette stratégie adaptative est elle-même un facteur de relance de la croissance. Une deuxième consiste à trouver une activité qui prépare la fin de la croissance de la productivité mais qui maintient le système en croissance : c'est le cas de la transition énergétique. Il n'est pas anodin d'observer qu'un grand nombre d'économistes keynésiens ont pris faits et cause pour la transition. Comme si ces deux stratégies d'adaptation reposaient sur les mêmes ressorts, ce qui est très probable.

Il reste cependant une dernière situation inexplorée. Elle est pourtant, à mes yeux, celle que l'on risque de connaître avec la plus forte probabilité : à la suite de Vincent Mignerot, je la nommerai la décroissance contrariée. Il s'agit d'une situation dans laquelle la société n'a pas su planifier correctement la décroissance énergétique, retenue et empêchée par le refus d'un trop grand nombre d'acteurs en colère, et ne sait plus s'y adapter. Dans cette société anomique, pour reprendre une notion de sociologie durkheimienne, les boussoles sont déréglées et les pendules ne donnent plus l'heure. Nos désirs sociaux ne collent plus en aucune façon aux réalités physiques. Faute d'avoir su organiser la décroissance, et comprenant qu'il est vain de s'y opposer, on se retrouverait à vivre dans un monde désagréable. Evidemment, puisque les sociétés aiment trouver un équilibre, toutes les forces sociales convergeront vers l'une des deux issues de planification : la version démocratique ou la version autoritaire.

Certes, le monde ne bascule pas soudainement de la croissance des ressources (et de la productivité) à leur décroissance. Il existe une phase de transition, qui pourrait être longue. Dans cette période, Mignerot fait remarquer que le risque de collapswashing est réel. Ces récits omettent ou invisibilisent les effets possibles du passage à la réduction de l'activité sur les milieux et les autres êtres humains en vue de la conservation d'avantages adaptatifs par ceux qui en bénéficient. .

Tout indique que nous en sommes là. A deux pas de la décroissance contrariée et très loin de la décroissance planifiée. La société s'interroge de plus en plus concrètement sur l'opportunité de laisser un pouvoir fort décider du type d'adaptation qui aura sa préférence. Nous ne savons actuellement ni où nous allons ni comment nous voulons y aller. Ce qui fait beaucoup d'inconnues...

Le récit selon lequel tout se décidera entre le choix de la récession subie ou de la planification juste et conviviale me semble ainsi une réduction simpliste des futurs possibles qui s'ouvrent devant nous. On comprend bien que pour rendre un futur désirable, il n'y a pas de meilleure stratégie que de lui opposer un futur dystopique en guise de repoussoir. Mais la ficelle est un peu grosse.

Car le réel, et les mécanismes économiques eux-mêmes, sont toujours plus complexes que les constructions politiques que l'on construit pour en rendre compte. La présente typologie ne fait pas exception à cette règle, et l'on serait bien en peine d'affirmer dans quelle situation exacte nous nous trouvons actuellement. Une seule chose est sûre à nos yeux : la construction d'un monde binaire (récession versus décroissance conviviale) ne saurait rendre compte avec précision du monde dans lequel nous nous apprêtons à vivre.

Un tel constat rend les issues plus complexes mais pas toujours aussi heureuses. L'éco-anxiété a encore de beaux jours devant elle et les conférenciers rassuristes aussi.

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien