La règle est pourtant simple : chacun a droit à sa part du banquet.
En plus, il s'agit de son plat préféré. Avant d'intégrer une cellule de la prison verticale, les candidats doivent déclarer le plat qu'ils préfèrent. Il leur est servi une fois par jour gratuitement.
Une seule contrainte, cependant, et elle est de taille : tous les convives seront servis les uns après les autres à l'aide d'une plateforme qui descendra du premier niveau au tout dernier. Aucun d'entre eux n'aura choisi le niveau où il se trouve, et il en changera de façon aléatoire toutes les semaines.
Évidemment les habitants des premiers niveaux ne vont pas se contenter de manger le plat qui leur est dédié. Très vite ils vont se gaver en s'appropriant la nourriture des autres. D'autant plus qu'un grand nombre d'entre eux ont passé la semaine précédente dans un niveau si profond qu'aucune nourriture ne leur est parvenue. C'est donc à chacun son tour de se goinfrer avec la nourriture des autres.
Il ne s'agit pas d'un jeu mais du scénario d'une fiction dystopique en deux volets, assez populaire sur Netflix. Et je ne dévoilerais aucun secret en signalant que ce film espagnol, particulièrement original, va rapidement tourner à la boucherie.
Pourtant, de nombreux protagonistes vont chercher à instaurer un partage équitable des ressources. Mais entre ceux qui sont prêts à obtenir l'égalité par la force et ceux qui sont prêts à se battre pour leur liberté, le combat va être dur et sanglant.
Je ne sais pas trop si l'objectif était d'amener au film de genre quelques intellos ou à pousser les amateurs de films d'horreur à réfléchir, mais l'un des deux objectifs est atteint.
Pour quiconque s'interroge sur la limitation des ressources finies dans un monde surpeuplé, entendre un défenseur inconditionnel de l'égalité s'exclamer que "la liberté n'a rien à voir avec manger ce qu'on veut" peut plonger dans des abîmes de réflexion décroissanciste.
Évidemment, l'un des personnages les plus actifs pour éviter que les habitants des étages supérieurs dévorent toute la nourriture des niveaux suivants est un intellectuel. Il est le seul à avoir emporté avec lui dans sa prison un grand classique de la littérature espagnole (oui, c'est bien celui auquel vous pensez). Mais son compagnon de cellule le prévient : "Un amoureux des livres n'a pas sa place ici".
Je ne discuterai pas de la qualité cinématographique de La plateforme 1 et 2 mais la proposition artistique qui est faite est vraiment stimulante.
On songe notamment au principe d'incertitude du philosophe John Rawls dans sa Théorie de la justice. Il pose que le choix des règles de partage doit être établi dans un voile d'ignorance qui empêche chacun de savoir quelle sera sa place dans la distribution des ressources.
C'est cette question, au fond, qui est posée par "La plateforme" : quel est le système productif que vous préféreriez mettre en place si vous ne saviez pas quels seraient vos privilèges dans le monde de demain ?
La plateforme 1 et 2 (2019 et 2024) de Galder Gaztelu-Urrutia
Un diptyque qui est une parabole très puissante sur la question du partage des ressources. A voir !