Le PIB ou la mesure de notre démesure

Depuis sa création, le Produit intérieur brut (PIB) a été la cible des attaques de quelques utopistes qui rêvaient d'un monde où l'argent ne serait plus roi.
Mais aux yeux du grand public, cet indicateur-star tenait bon. Mieux : il augmentait à un rythme annuel moyen suffisant pour entraîner avec lui l'emploi, les revenus et les dépenses publiques.
Puis vint le temps du doute. Une crise bancaire majeure, un confinement et quelques degrés de plus sur la planète ont fait de lui le responsable de tous nos maux. Le PIB est désormais l'ennemi à abattre, en particulier dans les pays riches où l'on commence à s'interroger sur les vertus de la croissance.
Cet essai ne réhabilite pas le PIB, mais constitue une mise en garde adressée à ses détracteurs : avec une telle mesure des activités humaines, nous tenons sans doute la boussole la plus fiable pour décider de ce qu'il ne faut plus faire.
Au fond, un indicateur imparfait de nos revenus ne vaut-il pas mieux que n'importe quelle mesure illusoire du bonheur qui nous échappe ?

Doit-on imposer la richesse gagnée, ou accumulée ?

Le patrimoine financier est-il de la richesse ?

A l'époque d'Adam Smith, l'auteur de "La Richesse des Nations" la notion de richesse (dont il cherchait la nature et les causes) faisait déjà débat. Mais pour la plupart des économistes, il s'agissait en fait du Revenu National (l'ancêtre de notre PIB).

Il n'est de richesse que ce qui se compte, en économie. On pourrait donc la mesurer en unités d'individus, pourquoi pas ("il n'est de richesse que d'hommes") On pourrait également la mesurer en quantités physiques : des tonnes de n'importe quoi, des hectares de terres ou des mètres cubes de ressources volumineuses.

Mais l'unité de mesure favorite des économistes est la monnaie. Celle-ci permet de compter des flux ou des stocks avec le même étalon de mesure.

Les flux sont des quantités de monnaie qui circulent : c'est à dire toujours des revenus, car dans une économie marchande on ne se délivre de ses sous que pour rémunérer un bien ou un service. Le PIB est donc une mesure de flux évalué sur une période donnée, généralement une année.

Les stocks sont des quantités de n'importe quelle grandeur évaluable à un instant t en unités monétaires. Évidemment, la question du prix rend délicate la mesure d'un stock en monnaie. Selon que vous évaluez votre maison au prix que vous l'avez achetée il y a 25 ans ou au prix que vous espérez la revendre aujourd'hui, votre stock de patrimoine immobilier n'a pas la même valeur. Par conséquent, le montant de cette richesse est très discutable, car les prix fluctuent.

En revanche, si vous avez emprunté de l'argent dont vous avez remboursé une partie, il est possible d'arrêter les comptes à un moment donné et de mesurer le montant qu'il vous reste à rembourser : cette dette est un stock (d'argent que vous n'avez pas) dont la valeur n'est pas discutable.

Vous pouvez également posséder des titres financiers, dont la valeur est également aléatoire, car elle dépend de la variation du cours de ces titres sur les marchés financiers.

Voilà pourquoi l'État préfère imposer et taxer les revenus car leur valeur n'est pas discutable : ainsi, la TVA taxe des dépenses de consommation, qui sont des flux, et bien sûr les revenus du travail, qui en sont aussi.

Là où ça se complique, c'est que beaucoup de stocks évaluables monétairement génèrent des flux de revenus. La richesse accumulée fait des petits et crée de la richesse. Alors que vos revenus n'en créent pas, sauf si vous en accumulez une partie sous forme d'épargne.

Le projet de Zucman est d'imposer cette forme de la richesse qui fait des petits. Il impose un stock de capital accumulé. C'est donc littéralement un impôt anti-"capital"iste.

Mais ce n'est pas un impôt qui réduira la richesse. Il la fera juste changer de mains.

Si j'étais ultra riche, je paierais cette taxe avec la partie de ma richesse constituée d'actions pourries, dont la valeur est sur le point de s'effondrer.

Histoire d'en profiter pour assainir ma situation financière personnelle et de démontrer que la richesse reste quelque chose de très fragile.

Le tour de passe-passe du changement d'indicateur

Vous voulez vous enrichir facilement ? Changez d'indicateur de richesses !
Une nouvelle fois, les partisans de la postcroissance sobre et juste ont frappé. Le désormais fameux plan Piketty, amendé par Timothée Parrique, propose un moyen radical d'améliorer le bien-être de tous, et que ça se voit.
C'est une vieille lubie keynésienne, celle qu'il avait envisagée dans une lettre à ses petits-enfants, postée en 1930 en prévision de l'an 2000. Son idée : prolonger les gains de productivité et finir par travailler 15h par semaine. 
L'équipe de Piketty est moins ambitieuse : elle parle de 1000 h travaillées par an. Si on s'autorise 5 semaines de congés payés, cela nous met à 21h de travail par semaine. Belle utopie. La semaine de 3 j à 7 h de travail par jour.
Comment s'enrichir en travaillant moins ? 
Il faudra, bien sûr, réduire nos besoins, en particulier les besoins matériels dont l'impact matière est très important : changer de modèle alimentaire, ne voyager que pour satisfaire des besoins essentiels (fini le tourisme de masse) ou augmenter radicalement la durabilité des biens de consommation.
Une telle réduction de l'emprise de l'économie marchande n'a aucune chance d'enrichir quiconque, me direz vous, et vous aurez raison.
On sait que les théoriciens de la transition vers la postcroissance refusent de considérer le PIB comme un indicateur utile. Ils l'écrivent noir sur blanc : la baisse du PIB peut tout juste être une conséquence des politiques de sobriété choisie, mais sûrement pas la cause première.
Promis : ils ne seront pas ceux qui auront fait baisser l'indicateur de richesses dominant. Ils laissent ce rôle aux croissancistes qui finiront par nous enfoncer dans la récession généralisée, récession qui n'est qu'une décoissance subie, celle qui ne sert qu'à dévaloriser le seule vraie bonne décroissance, celle qui fera le bonheur de tous.
Mais comment le bien-être social pourra-t-il alors augmenter ?
C'est là que surgit la nécessité d'utiliser un nouvel indicateur de bien-être. Et suivez bien, le tour de passe passe est formidable.
Certes, dans un tel scénario, on satisfera moins de besoins marchands, on l'a vu. Mais on a vu également que l'on travaillera moins. Or, l'analyse économique a mis en évidence depuis longtemps ce que l'on nomme les coûts d'opportunité : il s'agit, en gros, de ce que l'on peut gagner à ne pas faire quelque chose.
Parrique l'explique très bien : "Selon la règle des auteurs, une heure de loisir a la même valeur qu'une heure de travail. Or, que se passerait-il si l'on accordait plus de valeur au temps de loisir qu'au travail ? Dans ce cas, un scénario de décroissance avec des réductions radicales et sélectives de la production et de la consommation générerait un bien-être supérieur à celui des scénarios à forte intensité de travail."
Et c'est comme ça que l'équipe de Piketty parvient à doubler le niveau de richesses de la future société de post croissance.
Ils écrivent : "Étant donné que le bien-être social atteint 60 000 € avec 1 000 heures de travail annuelles, contre 2 000 heures sinon, les 1 000 heures libérées représentent une valeur supplémentaire de 60 000 €, portant le PIB augmenté du bien-être social à 120 000 €".
Vous avez bien lu : la réduction du temps de travail va vous enrichir d'un montant équivalent à l'argent que vous gagneriez si vous utilisiez ce temps à travailler. Un argent dont votre compte bancaire ne verra pas la couleur, mais qui permet, grâce à un indicateur de richesses moins obtus que le PIB, d'améliorer votre bien-être social.
"Le temps, c'est l'argent", c'est bien connu. Dans la société de bien-être futur, vous aurez appris à moins aimer l'argent que le temps, et ça tombe bien : vous aurez moins de l'un et plus de l'autre.
C'est pour cette raison que le PIB subit depuis près de 40 ans une attaque en règle de la part de tous les partisans de la décroissance. Pourtant, c'est bien lui, en première analyse, qui est le levier essentiel de la décroissance, par sa réduction. 
Encore un effort, et les penseurs de la décroissance assumeront que le seul système productif compatible avec la préservation de l'environnement est celui qui se traduit par une baisse massive de nos revenus, couplée à l'interdiction de toutes les activités dévoreuses de ressources rares.
Inutile de faire croire aux gens qu'ils en sortiront "enrichis" d'une autre manière.