Les amoureux du chemin de fer ne vont pas aimer cet exercice de pensée, dont les hypothèses sont totalement farfelues.
Supposons deux séries de rail d'un kilomètre chacune (voyez comme ça commence mal, il faut avoir pris un rail d'autre chose pour faire une telle supposition). Imaginons maintenant un coup de chaleur qui ferait se dilater chaque portion de rail en l'allongeant de 10 cm.
Comme, à leurs extrémités, ils sont contraints, la seule issue possible à cette dilatation improbable est de monter au point de jonction, formant par là même un joli triangle isocèle dont la base mesure deux kilomètres et dont chacun des côtés qui se rejoignent au sommet mesure un kilomètre et dix centimètres (voir photo).
La question est de trouver quel peut bien être la hauteur de ce triangle improbable.
A vu de nez, vous la verriez de combien, la hauteur ? La plupart des gens ne vont pas beaucoup plus haut que les 20 cms ajoutés de chaque côté...
Dans un triangle rectangle, la somme des carrés des côtés adjacents est égale au carré de l'hypoténuse, à ce qu'on raconte. Comme un triangle isocèle est composé de deux triangles rectangles qui ont la hauteur en commun, on peut se lancer dans un calcul rapide.
Si on met au carré 1000 m (100.000 cm) plus 10 cm, à savoir 100.010x100.010, on pourra lui enlever 10 milliards de cm (à savoir un km au carré). Et si on cherche la racine carrée de cette soustraction, on trouvera un résultat d'environ 1414 cm
Vous avez bien lu : plus de 14 mètres !
Personne n'aurait eu l'instinct de donner un résultat aussi élevé. Que l'ajout de 10 petits centimètres de rail de chaque côté puisse élever l'ensemble de 14 m (un immeuble de 3 étages, environ) dépasse l'entendement.
Pourtant la loi de Pythagore est dure mais c'est la loi, et il n'est pas question de négocier avec cette réalité.
Cette expérience d'économie comportementale nous apprend à nous méfier de nos ordres de grandeurs intuitifs et à comprendre l'écart entre les réponses fausses que font les gens spontanément même quand ils ont toutes les cartes en main pour répondre juste.
Les électeurs qui défendent les projets de transition écologique ne vont souvent pas plus loin que ce qu'il serait plausible de faire dans un secteur donné. Mais les calculs de coin de table à la Jean-Marc Jancovici, qui lui valent souvent des critiques acerbes, ne sont pas que des manies de polytechnicien : elles permettent de ne pas nous laisser aveugler par des ordres de grandeur qui nous dépassent.
Car la précision atomique avec laquelle certains modèles mesurent les évolutions possibles dans un seul secteur ou une seule région donnée, n'empêche pas qu'ils oublient parfois de mettre à l'échelle tout ce qui doit accompagner les transformations qui permettraient ces évolutions sectorielles.
Et réaliser "tout" ce qui accompagne une transition énergétique, c'est un gros, gros changement. Vraiment beaucoup plus grand que tout ce qu'on ne saurait imaginer à vue de nez.
L'intuition est-elle bonne conseillère ? Un exercice de géométrie qui défie notre bon sens.
De quoi apprendre à se méfier des évidences et des ordres de grandeur trop vite estimés...