Il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis. Or, Timothée Parrique est loin d'être un imbécile.
C'est d'ailleurs ce que j'ai dit de lui, publiquement, un jour de 2023 à l'Univershifté de Nantes. Il était sur scène, et moi j'étais dans le public. À la fin de son intervention, au cours de laquelle il avait déjà fustigé l'obsession des économistes pour la mesure de la décroissance, je lui ai naïvement reposé la question :
"La décroissance, c'est combien de PIB en moins ?"
Après quelques secondes d'hésitation, Timothée m'a répondu textuellement la chose suivante : "Cette question du combien du PIB, je ne la trouve pas centrale".
Conformément au rituel des questions venues du public, je n'ai pas pu le relancer sur sa réponse. En fait, il est certain que cette question est centrale ! Et c'est même selon moi la raison pour laquelle Timothée a mis tant de temps à l'affronter frontalement.
Car annoncer à un public de "classes moyennes++" que le joli projet de décroissance juste et démocratiquement planifiée nécessitera une réduction de leur niveau de vie par quelque chose entre deux et cinq, ça entame fortement l'attractivité du discours mis en avant.
Mais, parce qu'il n'est pas un imbécile, donc, il semble que désormais, il ne sous-estime plus cette question. C'est en tout cas ce que laisse transparaître sa longue réponse à l'article de Serge Latouche publié au début de l'été dans le journal de la décroissance.
Parrique commence sa diatribe par l'une de ces images percutantes dont il a le secret. Selon lui, ne pas répondre à la question de savoir "combien de baisse" du PIB serait nécessaire dans une période de décroissance dans un pays comme le nôtre, ce serait "comme un médecin qui vous annonce que vous devez faire un régime sans vous dire combien de kilos vous devriez perdre."
Voilà le genre de pique que j'aurais pu lui servir il y a deux ans...
Mais puisqu'il a changé radicalement de position sur le sujet voyons ce qu'il en dit aujourd'hui.
"C'est l'un des reproches souvent faits aux décroissants", dit-il pour gagner du temps. Je le confirme...
"Même si les réponses (...) existent déjà dans la littérature académique sur le sujet, elles sont trop souvent noyées dans des discours brumeux sur la décolonisation de l'imaginaire, l'anti-utilitarisme convivialiste, et la sortie de l'économie économiciste". Voilà pour Latouche et les décroissants romantiques.
On avance. Cette question du combien est désormais devenue centrale pour Parrique, car elle fait de lui l'expert en modèles de décroissance que n'est pas (car il ne veut pas l'être) Serge Latouche.
Multiplier les références et s'approprier les données chiffrées est moins "old school" qu'un bon vieil article d'économie politique à la Papa-Latouche, accusé d'être « un chouïa anti-scientifique ». Soit.
Mais il reste à Timothée à nous le rappeler à chacune de ses conférences :
"La décroissance, c'est combien de PIB en moins ?"
Et on le décide comment, démocratiquement ?
Notre échange est à retrouver dans la vidéo suivante (à 1h11). Débat animé par Dimitri Carbonnelle. https://youtu.be/XvzmK9zoak8?si=96J2fahPuNANR0kW