La décroissance, c'est combien de PIB en moins ?

Jean Latreille interpelle Timothée Parrique sur l'évolution du PIB dans un monde en décroissance (Univershifté, juillet 2023)

Dimitri Carbonnelle, qui animait le débat, à l'Univershifté de juillet 2023, en a eu des sueurs froides ! Il a cru que j'allais faire une conférence économique en monopolisant le temps des questions à Timothée Parrique.

En vérité, j'aurais bien aimé : il y a tant de mécanismes économiques à étudier à la lumière de la décroissance. En particulier, l'évolution de la productivité : si on prive nos machines de croquettes, "elles vont marcher beaucoup moins bien, forcément".

On va donc produire moins de revenus marchands. Car, au risque d'avoir l'air de faire la leçon à notre sympathique économiste de la décroissance, le PIB n'est ni un tour de passe passe, ni un vieil indicateur obsolète : c'est la mesure la plus précise dont on dispose pour évaluer les revenus primaires, ceux qui sont issus de la production.

Or, si on produit moins de valeur ajoutée, on aura moins de revenus à distribuer (et même dans un deuxième temps à redistribuer). D'où la question essentielle qui obsède les économistes, et que j'ai posée de nouveau à Timothée : 'La décroissance, c'est combien ?".

Si Dimitri n'avait pas insisté pour que je pose rapidement ma question, j'aurais pu la préciser un petit peu en demandant "combien de revenus en moins" et "par quoi on les remplace" car ce sera ça la vraie question de la décroissance. En tout cas, c'est celle qui obsède légitimement les gens et qu'ils posent en priorité aux économistes.

Si Timothée a raison de dire que certaines solutions seront trouvées par des gens qui agissent sur le terrain, il est indispensable que les économistes réfléchissent à la décroissance avec leur outils théoriques. Il ne suffit pas de dire que les anciens outils sont dangereux ou obsolètes. En l'occurrence, la productivité est une notion bien plus mortifère que la mesure de la valeur ajoutée. Or, dans "Ralentir ou périr, la productivité n'apparait pas à la mesure des problèmes qu'elle pose.

Quant à savoir par quoi remplacer les revenus marchands qu'il faut faire décroître, cela pose la question du découplage des revenus de la production marchande. Donc, d'un possible revenu universel et, pire encore, d'une création monétaire qui ne serait plus déléguée à ces entreprises à but lucratif que sont les banques. Sur ce dernier point, Timothée a plein d'idées, et il les a évoquées.

Mais il faut rentrer dans le dur et ne plus se contenter de dire que "c'est possible" de décroître. Il faut montrer comment on va faire et combien ça va impacter nos existences.

Oui, nos économies marchandes vont beaucoup moins bien marcher, forcément. Il faut donc, sans plus attendre, plonger les mains dans le moteur, trouver des pièces de rechange et comprendre comment faire à nouveau avancer la machine à satisfaire des besoins.

Parce que les gens n'ont plus besoin qu'on leur dise que ça va s'effondrer et qu'on va décroître : ils le savent.

Ils ont juste besoin de savoir comment, maintenant, on va pouvoir avancer quand même.

Il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais d'avis. Or, Timothée Parrique est loin d'être un imbécile.

C'est d'ailleurs ce que j'ai dit de lui, publiquement, ce jour-là. Il était sur scène, et moi j'étais dans le public. À la fin de son intervention, au cours de laquelle il avait déjà fustigé l'obsession des économistes pour la mesure de la décroissance, je lui ai naïvement reposé la question :

"La décroissance, c'est combien de PIB en moins ?"

Après quelques secondes d'hésitation, Timothée m'a répondu textuellement la chose suivante : "Cette question du combien du PIB, je ne la trouve pas centrale".

Conformément au rituel des questions venues du public, je n'ai pas pu le relancer sur sa réponse. En fait, il est certain que cette question est centrale ! Et c'est même selon moi la raison pour laquelle Timothée a mis tant de temps à l'affronter frontalement.

Car annoncer à un public de "classes moyennes++" que le joli projet de décroissance juste et démocratiquement planifiée nécessitera une réduction de leur niveau de vie par quelque chose entre deux et cinq, ça entame fortement l'attractivité du discours mis en avant.

Mais, parce qu'il n'est pas un imbécile, donc, il semble que désormais, il ne sous-estime plus cette question. C'est en tout cas ce que laisse transparaître sa longue réponse à l'article de Serge Latouche publié au début de l'été dans le journal de la décroissance.

Parrique commence sa diatribe par l'une de ces images percutantes dont il a le secret. Selon lui, ne pas répondre à la question de savoir "combien de baisse" du PIB serait nécessaire dans une période de décroissance dans un pays comme le nôtre, ce serait "comme un médecin qui vous annonce que vous devez faire un régime sans vous dire combien de kilos vous devriez perdre."

Voilà le genre de pique que j'aurais pu lui servir il y a deux ans...

Mais puisqu'il a changé radicalement de position sur le sujet voyons ce qu'il en dit aujourd'hui.

"C'est l'un des reproches souvent faits aux décroissants"
, dit-il pour gagner du temps. Je le confirme...

"Même si les réponses (...) existent déjà dans la littérature académique sur le sujet, elles sont trop souvent noyées dans des discours brumeux sur la décolonisation de l'imaginaire, l'anti-utilitarisme convivialiste, et la sortie de l'économie économiciste". Voilà pour Latouche et les décroissants romantiques.

On avance. Cette question du combien est désormais devenue centrale pour Parrique, car elle fait de lui l'expert en modèles de décroissance que n'est pas (car il ne veut pas l'être) Serge Latouche.

Multiplier les références et s'approprier les données chiffrées est moins "old school" qu'un bon vieil article d'économie politique à la Papa-Latouche, accusé d'être « un chouïa anti-scientifique ». Soit.

Mais il reste à Timothée à nous le rappeler à chacune de ses conférences :

"La décroissance, c'est combien de PIB en moins ?"

Et on le décide comment, démocratiquement ?

Tant que les économistes qui prônent la décroissance considèreront que la question du calcul de la réduction à venir des revenus n'est pas "une question centrale", ils n'intéresseront qu'un public de gens plus préoccupés par la fin du monde que par leurs fins de mois.

Comme pour la faisabilité de la transition énergétique, on ne pourra pas repousser les questions essentielles pendant très longtemps en vendant des utopies qui n'ont pas plus de chance de se réaliser dans un monde chaotique qu'elles ont eu de mal à avancer en période faste et insouciante des enjeux environnementaux (je pense autant à la réduction des inégalités qu'à l'avancée de la démocratie participative).

Qu'on ne me fasse pas pour autant endosser le rôle du méchant cynique : je partage les utopies de Timothée Parrique, mais je ne connais à l'heure actuelle aucune théorie économique structurée capable de les justifier (et certainement pas le keynésianisme productiviste redistributeur).

A la limite, s'il faut se raconter des fables, celles des technosolutionnistes sont presque plus crédibles, et auront plus de succès dans les urnes. Et ça, ça me déprime franchement.

Pourtant, je préfèrerais longuement discuter PIB avec Timothée Parrique que causer croissance avec Philippe Aghion .

Alors, on se met au travail, les économistes décroissants, ou on laisse le champ libre aux chantres de l'innovation porteuse de croissance et repousseuse de limites ?

On trouvera au lien suivant l'article de David Cayla évoqué lors de cet échange avec Timothée, article avec lequel je ne suis pas d'accord en grande partie, mais qui me semble plus lucide (et oserais-je le dire, plus consistant économiquement parlant) que certaines promesses de Timothée. 

https://letempsdesruptures.fr/2023/06/07/reflexions-sur-le-bon-usage-du-pib/ (lien externe) 

Ici, la réponse de Parrique à Cayla, reprise récemment dans l'ouvrage "Décroissances" qui méritait mieux que ça et qui vaut un beau tacle du journal "La décroissance" de décembre -janvier contre Timothée et son absence d'humilité.

https://timotheeparrique.com/reponse-a-david-cayla-decroire-pour-decroitre/ (lien externe) (lien externe)

Personnellement, le côté rockstar de Parrique me plairait s'il reposait sur des bases théoriques plus solides et pas juste sur les récits que veulent entendre ceux à qui il s'adresse.

Notre échange est à retrouver dans la vidéo suivante (à 1:11:25). Le débat était animé par Dimitri Carbonnelle. 

https://youtu.be/XvzmK9zoak8?si=96J2fahPuNANR0kW