"La France des Belhoumi" de Stéphane Beaud Le parcours, raconté par un excellent sociologue, d'une famille immigrée algérienne arrivée en France dans les années 70.

La France des immigrés qui s'intègrent intéresse moins que celle qui n'a pas les codes pour y parvenir. C'est bien dommage, il y aurait quelques leçons à en tirer. Certes, il ne suffit pas de le vouloir pour vivre un parcours d'intégration sans faille (d'ailleurs, quel parcours peut être considéré comme parfait ?). Mais se donner les moyens est déjà une condition de réussite. Avec un petit coup de pouce des instances d'intégration, dont l'école, quand elle fait ce qu'on attend d'elle...

Les "jeunes de banlieue", c'est un peu comme les trains : on parle tout le temps des quelques uns qui déraillent et presque jamais de tous ceux qui arrivent à l'heure.

Parlons d'Aya, par exemple : elle est de ces jeunes filles qui sont toujours présentes.

Elle était déjà là, en début d'année, quand on a fait le cours sur la croissance économique. Elle m'a avoué plus tard que ça lui avait "remis les pieds sur terre" d'apprendre que la hausse des revenus n'était pas un phénomène sans limites.

Elle était encore là, le jour où je leur ai dit que j'avais publié un essai pour critiquer les économistes croissancistes. Je crois que ça l'amusait de voir son petit "prof de banlieue" se battre contre les grands penseurs de l'économie.

Elle était là, bien sûr, quand je les ai interrogés, livre en main, pour vérifier qu'ils avaient bien lu "C'est maintenant ! Trois ans pour sauver le monde", de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean. Elle l'a trouvé assez fort, Janco, pour rappeler aux jeunes, aux économistes et à nos dirigeants que notre monde est fait de limites qu'on ne doit pas dépasser, et qu'on ne peut pas reculer sans mettre notre civilisation en danger.

Elle était là, Aya, le jour où Samira Belhoumi, dont le parcours est raconté par Stéphane Beaud dans son essai sur ces immigrés qui s'intègrent, est venue leur parler de son parcours d'ancienne "jeune de banlieue" parvenue à un poste de cadre dirigeante. Elle l'a trouvée inspirante, m'a-t-elle dit ensuite.

Elle était là et bien là, à la fin de l'année, pour préparer le Grand Oral, cette épreuve dont le seul objectif est de savoir si à 17 ans, un jeune est capable de vous vendre un stylo sans bafouiller, comme le feraient de futurs jeunes loups de Wall Street.

Sauf qu'à ses examinateurs, Aya leur a vendu un drôle d'avenir : celui de la fin du pétrole. Ça n'était pas au programme de SES, mais elle s'en fichait bien. Elle a pris toute son assurance, inspirée de Samira Belhoumi, elle a relu son Grandjean -Jancovici, elle a parlé de pic pétrolier et elle a expliqué que question productivité, compétitivité et emploi, ça allait changer pas mal de choses, cette histoire.

Quand on lui a demandé pourquoi elle avait choisi ce sujet, elle a dit que c'est parce que c'est un sujet qui tenait à cœur à son professeur.

Alors comme pour la remercier d'avoir été bien présente devant eux, avec son sourire et la passion et avec laquelle elle leur parlait de ce monde qui l'attend et qui ne lui fait pas peur, les deux jurés ont décidé d'attribuer à Aya la note maximale.

N'écoutez pas ce qu'on raconte en haut lieu. Les élèves qui déraillent, ceux qui alimentent la guerre avec les forces de l'ordre, ne souffrent pas d'un manque d'autorité à l'école : ils souffrent juste d'y avoir été trop peu présents, depuis le premier jour et jusqu'à la dernière heure, pour en tirer le meilleur parti.

Aya et Samira vous le diraient : il peut se passer de belles choses à l'école.

A condition que tout le monde soit à l'heure.

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien