Vol au-dessus d'un nid de coucou de Milos Forman

Je projette ce chef d’œuvre pratiquement tous les ans depuis que j'enseigne. C'est ma professeur de français du lycée Branly, à Lyon, qui me l'avait fait découvrir (sur une écran télé à tube cathodique, pour ceux qui s'en souviennent) en cours de première. Ce qui suit n'est pas une critique du film (voyez-le et savourez la puissance du message de ce film incroyable, je n'ai rien à dire de plus). 

C'est la fin. L'Institution a gagné.

Malin comme je me croyais, j'ai demandé à mes élèves d'analyser un film vu ensemble : "Vol au-dessus d'un nid de coucou" de Milos Forman. Il y a dans ce chef-d'œuvre tout ce qu'il faut pour comprendre le cours. Des sanctions formelles et informelles, positives ou négatives, une critique de la façon dont la société produit de la déviance et une réflexion sur les limites de la liberté quand on refuse toutes les normes.

Je leur ai distribué des extraits du roman de Ken Kesey dont le film est l'adaptation. Avec tout ça, je me suis qu'ils allaient pouvoir réfléchir sérieusement. Le dossier étant épais, je me disais que l'IA ne leur serait d'aucune utilité, qu'elle ne leur donnerait que des généralités.

Et le pire, c'est que j'ai cru un moment qu'ils avaient fait, et bien fait, l'analyse demandée. Toutes leurs réponses, manuscrites, étaient pertinentes et bien vues. Je les ai félicité pour la qualité de ce travail. Je n'ai jamais eu de mal à valoriser un travail bien fait, et si je me disais bien qu'ils avaient quand même dû se faire aider un peu, je me suis dit que les exemples tirés du film ne pouvaient que venir d'eux, et qu'ayant mis tout ce travail bien fait par écrit, ils en avaient tiré quelques bénéfices.

Et puis j'ai eu quand même envie de vérifier ce qu'une IA aurait répondu à mon analyse filmique.

J'ai tout retrouvé : les notions du cours, l'analyse de la déviance libertaire de McMarphy, les critiques de l'institution psychiatrique et du contrôle social, et les exemples du film.

J'ai alors été pris d'une soudaine envie de vengeance, d'humiliation même. Alors comme ça, ils veulent une bonne note pour un travail qui n'en est pas un ? Promis : au cours suivant je les remettrai le nez dans leur incapacité à faire des analyses rigoureuses et je leur demanderai de répondre à nouveau à toutes les questions sans aucune aide. On verra bien qui est le vrai enseignant : l'IA ou le professeur ?

Mais qu'avais-je envie de prouver, au fond ? Ce que je sais déjà ? Que mes élèves ne savent pas s'exprimer correctement et faire par eux-mêmes un travail de réflexion autonome sans aucune aide ?

Je me suis alors vu en McMurphy essayant de dessouder un sanitaire en marbre pour le balancer par la fenêtre de l'asile : juste pour montrer aux autres fous que je suis capable de tout, y compris de lutter contre la puissance technologique.

Mais je ne suis pas assez fort.

Face à la puissance de l'IA, je suis démuni, dépossédé. Si je me révolte contre ce système, je finirai lobotomisé. Et je me désole de voir que mes élèves, eux, le sont déjà à moitié et que les gens du dehors, se croyant libres, les regardent depuis la rue jouer dans la cour de l'école, mais ignorent que nous sommes tous définitivement enfermés dans un asile qui a obtenu ce qu'il souhaitait : notre enfermement à vie et l'impossibilité, toujours croissante, de décider si nous aurons enfin un jour les moyens de prendre en main notre destinée.

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien