Réfléchir ou périr !

J'ai mis un peu de temps avant de me lancer dans la lecture de Timothée Parrique. Je craignais qu'il ait vraiment fait pour de bon le tour de la question décroissante. Et voilà que je tombe, à quelques morceaux de bravoures près (sur l'impossibilité de la croissance verte, notamment) sur un essai qui, malgré les multiples références, est une profession de foi. Plus politique que scientifique, en réalité.

J'aime bien Timothée Parrique. Parce qu'il est économiste et qu'il parle de décroissance. Mais surtout parce qu'il est jeune, et qu'à son âge, j'aurais aimé faire comme lui : repenser totalement l'économie et la mettre cul par-dessus tête. Je me console en me disant que lui, à mon époque, aurait peut-être fait comme moi, et comme plein d'autres   : il aurait enseigné à ses étudiants les modèles dominants, en portant un regard critique sur leurs points faibles mais sans s'y opposer frontalement. Peut-être arrive-t-il au moment où il devient insupportable pour un jeune économiste de reproduire les modèles dominants ? Ou alors est-il plus lucide que nous l'étions, malgré nos lectures de René Dumont, du rapport Meadows et de la revue du MAUSS ? Peu importe, au fond, il fait bien de faire ce qu'il fait.

J'aime bien Timothée Parrique et il faut que ce soit dit. Il écrit fort bien, il source tout ce qu'il dit, et a un sens pédagogique et un goût de la métaphore qui rend son lecteur plus intelligent. Pourtant, l'article que vous allez lire ne fait pas de cadeau aux analyses qu'il présente dans son brillant essai, Ralentir ou Périr. J'espère non seulement qu'il ne m'en voudra pas, mais que mes remarques intransigeantes lui permettront d'avancer un peu plus facilement qu'en ne s'appuyant que sur le mépris croissanciste des économistes mainstream. Ces derniers, au plus fort de leurs critiques de la décroissance, se contentent en général de traiter ceux qui en parlent d'incompétents irresponsables qui veulent juste mener l'économie au chaos. Alors que sur ce point, Timothée et moi sommes sur la même longueur d'onde : ce n'est que si l'on continue le « business-as-usual » que le chaos deviendra absolument inévitable.

Où est le problème, alors ? Laissez-moi commencer en douceur…

Visiblement, Timothée Parrique n'aime pas trop les multiplications. L'injonction "croissez, multipliez !" imposée par la pensée néolibérale sur la base des modèles de croissance néo classiques ne l'émeuvent guère. Et c'est heureux. Car ce refus de la croissance exponentielle est la base de la pensée décroissante qui a toute ma sympathie si on la prend au pied de la lettre. Rappelons aux nuls en maths qu'augmenter une grandeur de 2% par rapport à elle-même chaque année n'est pas une addition mais l'équivalent d'une multiplication par 1,02. Qui aboutit donc une multiplication par 2 tous les 36 ans, ce qui est énorme, car au bout d'un siècle on a multiplié par 8 la production et par autant les déchets qui l'accompagnent...

Est-ce une conséquence de sa détestation des multiplications excessives ? Il n'aime pas non plus les divisions, en particulier intellectuelles ou politiques. En témoigne ses deux chapitres sur la critique du PIB et sur la pensée décroissanciste. Parrique additionne tout ce qui compte, de près ou de loin, dans ces courants théoriques, en se gardant bien de trancher dans les divisions propres à toutes les écoles de pensée. Or, on ne peut pas additionner les réflexions de Méda et de Friot ou celles de Georgescu-Roegen et d'Herman Daly. Mais Parrique prévient, page 256 : il n'aime pas cette « gauche à la gâchette facile qui préfère imaginer des désaccords que de rechercher des alliances objectives » et qui, par conséquent, passe son temps à se diviser. L'union fait la force, face au capitalisme qui divise et qui atomise pour mieux régner.

C'est sans doute ce qui explique le silence absolu qui plane dans ce livre sur les théories keynésiennes qui, pourtant, font la part belle aux multiplications (en l'occurrence les multiplicateurs de dépenses qui stimulent la croissance économique). Mais on dirait que Timothée Parrique ne voudrait surtout pas créer un front de division entre opposants à l'idéologie de l'aurorégulation des marchés. Fort du principe "les ennemis de mes ennemis sont mes amis", il ne dit rien dans son essai des dérives croissancistes du courant de pensée keynésien. Sus aux méchants néoclassiques adorateurs du marché ! C'est sur eux, et seulement sur eux, que doit porter la responsabilité de la croissance et des dégâts qui l'accompagnent...

Ainsi donc, et c'est au fond un projet qui se défend, notre porte-parole de la décroissance prêche pour l'addition des forces anticroissancistes. Cette recherche de l'union se retrouve dans les propositions de démocratie productive qu'il promeut. Compte tenu du profil de son lectorat, il ne peut tout de même pas proclamer trop fort : "prolétaires de tous les pays, unissez-vous". Mais il remplace avantageusement le slogan marxiste par l'union dans la décision de toutes les "parties prenantes" à la production  . Cette amour de l'addition reflète pourtant une vision un peu idyllique de l'humanité. Car Timothée Parrique semble supposer qu'à partir du moment où les citoyens auront pris conscience des dégâts environnementaux et sociaux de la croissance ils s'organiseront spontanément pour planifier la décroissance.

C'est une pensée cohérente pour qui redoute les divisions et refuse de poser que les conflits structurent la société (et traversent même les courants théoriques dont on peut se sentir proche). Mais que se passerait-il si un collectif de "parties prenantes" organisé localement décidait de raser un écosystème naturel pour exploiter les précieuses ressources minières ou fossiles présentes en sous-sol, ou même simplement pour se construire une piscine municipale ? Pas de problème, semble-t-il, puisqu'un arsenal législatif, issu lui aussi d'une réflexion collective, le leur interdirait. Soit. Mais alors, pourquoi prêcher pour l'autogestion des ressources locales dans un système où le législateur central aura déjà décidé de ce qui peut être fait et de ce qui ne le peut pas ? Supposer que tout le monde peut tomber d'accord parce que tout le monde pense déjà pareil, c'est résoudre un problème en supprimant l'énoncé... La démocratie participative est le meilleur système politique si on est convaincu qu'il est possible de mettre tout le monde d'accord sur tous les sujets. On peut pourtant en douter.

En fait, il n'est même pas utopique de penser que des gens bien intentionnés tomberont d'accord, par délibération, sur toutes leurs décisions communes : c'est juste irréaliste. Comme principe de gestion d'une entreprise, cela se conçoit parfaitement. L'économie sociale et solidaire repose sur une telle logique. Mais il s'agit ici de faire avancer un même peuple dans la même direction décroissante. Or, quand un peuple se met à mal voter, ou à prendre des décisions contraires à ses propres intérêts (et Dieu sait que cela s'observe de plus en plus souvent dans notre monde), il n'y a plus rien à faire. Ou alors, une solution extrême, inapplicable si l'on est un vrai démocrate : rééduquer le peuple.

Non, décidément, les divisions sont inévitables, et ceux qui décident de faire sécession avec le système marchand ont toujours plus de chances d'aboutir que ceux qui rêvent d'une grande unification dans la décroissance. En réalité, ce qui n'est pas discuté suffisamment dans son essai est la part des décisions qui devraient revenir forcément à l'échelon national (et pourquoi pas mondial, concernant la préservation des vastes écosystèmes) et ce qui pourrait être décidé localement, et qui serait un peu plus que le simple choix des variétés de légumes qu'on voudra voir arriver dans nos assiettes.

Ne pas multiplier, ni diviser, donc, mais unir.

En bon amoureux des additions, Timothée Parrique défend logiquement certaines soustractions. Et l'une d'elles en particulier : celle de pouvoir se soustraire à l'injonction de productivité par le système. Son livre aurait pu s'intituler "Éloge de la sieste", dont il rêve même qu'on puisse en tirer un indicateur de bien être alternatif au PIB, qui serait la "Sieste Intérieure Brute". Malheureusement, c'est précisément sur ce point que s'opère le retour du refoulé économiciste de notre auteur décroissant. Car deux raisons contestables justifient cette apologie de la sieste. La première est qu'elle est un excellent moyen de reproduire les forces productives. Une bonne sieste vous donne la force d'être plus efficace dans votre travail, c'est certain. Mais cet éloge de l'efficacité n'a rien à faire sous la plume d'un décroissant. En mode décroissant, l'efficacité ne devrait plus avoir aucune sorte d'importance car l'obligation de réduire les coûts de production n'existerait plus.

Ce que je veux dire, c'est que l'inverse de l'hyperproductivité marchande n'est pas la productivité à dimension humaine de ceux qui prendraient le temps de faire la sieste. L'inverse de la productivité c'est la déproductivité, la baisse de la productivité. Or, la productivité (Pté) se mesure par le rapport entre les quantités produites (P°) et les facteurs de production mobilisés, en particulier les emplois (E). On a donc Pté égale P° divisée par E, d'où l'on déduit que E égale P° divisée par Pté (qu'on peut écrire mathématiquement E=P°/Pté). Dans un rapport, lorsque le dénominateur (la partie d'en bas) baisse alors que le numérateur stagne ou baisse moins vite, le résultat augmente ! Or, la réduction massive de l'usage des énergies fossiles réduira considérablement notre productivité [3], et il est très probable que nous ne parviendrons pas à réduire d'autant notre production. Dans cette hypothèse, il faudra plus de travailleurs, même pour réduire la production, dans un monde d'effondrement de la productivité. Le problème du partage du temps de travail libéré est une question qui se pose dans un monde dominé par l'efficacité productive des machines « à pétrole ». Dans un monde décroissant, tout le monde sera sollicité pour remplacer le travail polluant, délétère et aliénant réalisé par les machines.

L'idée selon laquelle la baisse de la production provoquera une baisse générale et massive du temps de travail pour tous vient, à mon avis, d'une vision formatée par les modèles économiques et d'une méconnaissance des vrais mécanismes de la production.

Le travail est en effet considéré par Adam Smith comme le premier facteur de production. Pour obtenir moins de production marchande, il semble évident pour les économistes qu'il faut mettre moins de travailleurs en activité. Mais il y a belle lurette que les travailleurs ne sont que des opérateurs de machines, et qu'à ce titre, ils ne sont pas ceux qui produisent. Par conséquent, réduire leur temps de travail par deux ne réduira pas leur production par deux. Il est possible qu'en fait, elle la supprime complètement. Par exemple, mettre à mi-temps les salariés d'un élevage industriel risque juste de faire totalement dysfonctionner celui-ci. Idem avec n'importe quelle installation complexe qui a besoin d'une supervision constante et risque plus la panne ou l'arrêt complet par manque de superviseurs et d'agents d'entretien qu'une réduction de ses rendements proportionnelle à la baisse du nombre de salariés qui sont nécessaires à son bon fonctionnement. Cela vaut aussi pour les aéroports ou les chemins de fer qui ne feront pas circuler deux fois moins de véhicules avec deux fois moins de personnels dévoués aux infrastructures. Si le personnel au sol ou dans la tour de contrôle est insuffisant, aucun avion ne décollera plus dans les aéroports. Les faire travailler plus lentement n'a également aucun sens...

Pourtant, Timothée Parrique estime et répète à l'envi que l'indispensable baisse des activités marchandes provoquera une réduction du temps de travail. D'autant plus, comme il le dit lui-même, que cela dépend de la vitesse à laquelle on travaille. Mais il y a un bail que la production ne dépend plus de la vitesse d'exécution des travailleurs, mais de celle des machines. Même si celles-ci peuvent imposer des cadences infernales aux ouvriers, le ralentissement volontaire qui donne son titre au livre ne réduira pas la production. Car la réduction des gaz à effets de serre ne nécessite pas que l'on ralentisse le travail des ouvriers mais qu'on réduise par cinq le nombre de machines, pour réduire d'autant la consommation d'énergie fossiles, qui ne sera jamais remplacée à puissance équivalente par de l'énergie électrique renouvelable [4]. Et dans certains secteurs, en particulier l'agriculture, il va falloir remettre de la main d'œuvre au travail pour compenser cette effondrement, programmé ou pas, de la production. C'est dans un tel secteur que le rapport P°/ Pté sera le plus favorable à l'emploi, si la Pté s'effondre, et que la pénurie de main d'œuvre sera plus un problème que le chômage. En 1910, la part de la population active employée par l'agriculture était de 40 %. Elle est vingt fois moindre aujourd'hui, en raison des performances de ce secteur boosté par les engrais pétrochimiques et par les imposantes machines agricoles qui tournent au diesel et saccagent la biodiversité.

Ainsi, passer de la réduction programmée de la production à la réduction correspondante du temps de travail est aller un peu vite en besogne. Historiquement, il n'y a qu'un phénomène qui libère du temps de travail : c'est l'utilisation des machines. Réduire massivement les sources d'énergies fossiles, c'est la garantie d'une remise massive au travail de tous les actifs. Et certainement pas l'inverse. Certes, dans les services, le malaise au travail et les bullshits jobs concernent de plus en plus de salariés qui estiment manquer de temps pour faire bien leur travail. Ce sont eux (et je ferais volontiers le pari qu'ils sont très majoritaires dans le lectorat de Ralentir ou Périr) qui rêvent de lever le pied. Mais beaucoup sous-estiment grandement les contraintes de la production agricole dont ils rêvent parfois de rejoindre les rangs. Sans compter le fait que le travail des machines du secteur agro-industriel, qui a « libéré les femmes » des corvées de cuisine, ne se ralentira pas non plus : il disparaitra par pans entiers faute de ressources énergétiques. Et il faudra bien que quelqu'un se remette aux fourneaux...

Réduire de 60 % le volume de nos activités ce n'est pas faire maigrir uniformément notre économie, comme Timothée Parrique le dit parfois. C'est bien l'amputer d'un certain nombre de ses activités parasites, prédatrices et débilitantes qui n'auraient jamais existé sans énergie fossile à bon marché.

Et c'est là le plus grand problème à mes yeux, avec l'obsession de nombreux décroissants pour la baisse du temps de travail. Car la vraie question est la suivante : "Qui prépare le repas de Timothée Parrique ?". Cette question posée par les féministes à propos d'Adam Smith, chouchouté toute sa vie par une mère entièrement dévouée à la réussite de son fils, il faut la poser désormais à notre auteur décroissant. Rappelons que cette apostrophe faite aux économistes sert à mettre en évidence un phénomène que Timothée Parrique exposé très bien : l'existence diffuse mais bien réelle dans la société de facteurs de reproduction de la force de travail, facteurs non marchands sans lesquels la productivité marchande ne serait pas ce qu'elle est. On pense ici à tout ce qui, dans le fonctionnement social d'une société, permet à chacun de donner le meilleur de lui-même dans la vie productive : en particulier une vie conjugale, familiale et amicale riche en liens (et pas forcément en biens, selon un fameux slogan anticapitaliste). La reconnaissance de ces facteurs de reproduction invisibilisés par l'économie marchande, a permis aux féministes de réhabiliter l'immense contribution des femmes à la productivité globale du système. Mais personne ne se demande jamais à quel prix les femmes ont, depuis Adam Smith, rendu visible leur contribution à la création socialement mesurée des richesses... [5]

Comme on n'ose pas imaginer que Timothée Parrique puisse déléguer les tâches à la femme qui partage sa vie (et à laquelle il dédicace son livre), on doit supposer que c'est essentiellement au marché destructeur de ressources qu'il doit sa pitance. Et plus précisément à toutes les machines qui ont permis l'extraction, la production, l'allocation, la consommation et l'élimination des ressources naturelles pour les lui rendre consommables. Lesquelles machines ont une responsabilité considérable dans la destruction du monde, une destruction qu'il combat vigoureusement à juste titre. Mais il ne sert à rien de citer Georgescu-Roegen dans une petite histoire de la décroissance au même titre que tous les autres penseurs de la décroissance, si c'est juste pour donner le sentiment que l'on mobilise une armée de théoriciens anti-croissance, sans aller au fond de la pensée du père de la bioécologie. Car l'idée force de Georgescu-Roegen, modélisée et mise au centre du modèle du rapport Meadows est que produire quoi que ce soit, c'est fabriquer des déchets que nos poubelles naturelles ne peuvent désormais plus absorber. Pas plus que ne le peuvent nos organismes humains, qui sont les exutoires ultimes où se retrouvent en fin de cycle de vie les résidus émis par nos systèmes productifs, et qui souffrent de cette façon de produire qui est mortifère.

Or, revenons à la sieste de Timothée Parrique : puisque nous supposons que ce n'est pas sa compagne, « qui » donc travaille pendant qu'il fait sa sieste ? Ça ne peut être que les machines émettrices de CO2, de particules fines et de molécules de dérivés pétroliers. Je ne comprends pas comment on peut prôner en même temps, et la décroissance, et la réduction du temps de travail, ce que ne cesse de faire Parrique au détour de tous ses chapitres... Sauf à supposer que les machines peuvent prendre en charge, sans conséquence écologique majeure, les productions qu'on leur délègue. N'ayant peut-être pas lu attentivement Georgescu-Roegen, ou refusé de voir la moindre conférence d'un Jean-Marc Jancovici totalement absent de son essai [6], Parrique promet donc la sieste à volonté, pour les hommes comme pour les femmes (il en déduit même que dans un monde décroissant, on aura plus de temps pour faire ce que mon père nommait pudiquement des "siestes crapuleuses").

Moins travailler dans un monde plus juste : just a dream…

A cette vision idyllique d'un monde où les délibérations pour le bien commun sont prises par des gens bienveillants dont aucun n'est cupide ou prédateur, et dans lequel on fait l'amour et la sieste à volonté (ou les deux) pendant que les machines travaillent à notre place, il ne restait qu'à ajouter l'égalité universelle.

C'est la préoccupation première de Timothée Parrique, car c'est le premier reproche qu'il fait au système marchand croissanciste dès la 20° ligne de son essai : la croissance capitaliste génère et accroît les inégalités. Est-ce un scoop ? Le système capitaliste n'a jamais été spontanément égalitaire et tout le monde le sait très bien. Il ne l'a jamais été que sous la pression des forces sociales de gauche qui demandaient légitimement leur part du gâteau pour ceux qui en étaient privés en raison de l'appropriation capitaliste de la plus-value marchande.

Lorsqu'il écrit, page 153, « ...que les barrières à l'action ne sont pas économiques, mais bien politiques, morales et culturelles », il pense avoir résolu un problème : il n'y aurait donc plus qu'à le décider et on changera le système productif destructeur et inégalitaire. Ce faisant, notre économiste ne fait que retrouver l'éternel moteur de l'histoire, la lutte des classes de ceux qui n'ont rien à perdre d'autre que leurs chaînes contre la classe dominante minoritaire de ceux qui les spolient. Mais que Timothée Parrique se découvre marxiste n'est pas vraiment ce qui me pose problème. En revanche, cela ne m'explique pas pourquoi, ni comment, la décroissance provoquerait la réduction des inégalités, au seul motif que la croissance a créé l'effet inverse. Si l'on ne refuse pas de voir que les confits rythment la vie sociale, il est possible d'envisager que la raréfaction des ressources productives, voulue ou subie, ne pourra qu'exacerber la lutte pour leur appropriation. Et qu'à moins de tout collectiviser (mais est-ce bien cela la "démocratie participative" ?), il est très probable que les plus forts (donc les plus armés), assis sur de précieuses ressources fossiles dont ils comptent bien se servir, s'approprieront ce dont le reste de l'humanité sera de plus en plus privé et ne pourra qu'acquérir au prix fort.

A défaut d'une autorité supranationale gérant toutes les ressources terrestres de façon égalitaire (mais on part très au-delà de l'utopie, là...) le monde décroissant sera plus probablement un monde en guerre qu'un monde en marche vers l'égalité universelle. Bienheureux seront les habitants des pays qui auront réussi à créer des îlots de "prospérité décroissante". Notons que la joyeuseté et la convivialité, revendiquées par notre économiste optimiste et par certains de ses confrères, seront juste d'éventuelles cerises sur le gâteau pour les plus chanceux des rescapés de la guerre des matières premières. Certes, il existe un mécanisme de partage qui repose sur une logique économique : c'est celui qui vise à remplacer les valeurs d'échanges auxquelles notre système donne la priorité, par des valeurs d'usages. En développant ces dernières, on peut imaginer que les individus prennent l'habitude d'utiliser à tour de rôle certains équipements plutôt que de chercher à en acquérir la propriété exclusive, et à les sous-utiliser.

L'exemple toujours cité, en la matière, est celle des outils de bricolage, dont on se demande bien ce que cela apporte à chaque ménage d'avoir une panoplie complète plutôt que d'en partager une avec tout le voisinage. Bien sûr, il ne s'agit là que d'une innovation sociale bien banale, car pratiquée dans toutes les sociétés où l'on doit composer avec la rareté des biens. Faire l'expérience de la décroissance, ce sera faire celle de la frustration consistant à ne plus être propriétaire de tous les objets qui peuvent nous être utiles. Cette seule égalité, dans l'usage que l'on pourrait faire des biens, ne nous dispensera pas de devoir déterminer qui en est le propriétaire ultime, donc qui est responsable de leur réparation ou de leur remplacement en cas de dégradation. Une structure décisionnelle délibérative de plus, se dit-on en lisant Timothée Parrique [7]...

Et puis pour partager, il faut que ceux qui possèdent vivent à proximité de ceux qui manquent. Or, ce n'est pas que de la faute au capitalisme si les groupes sociaux pratiquent l'entre-soi. Il existe certes des ressorts économiques qui empêchent les pauvres de vivre dans les beaux quartiers pour voisiner avec les riches. Mais la mixité sociale n'est voulue par à peu près personne, à l'exception de quelques bobos parisiens qui sont allés envahir quelques arrondissements populaires, leurs faisant perdre, de facto, leur caractère populaire. Faire vivre les pauvres avec les riches, c'est un peu comme mettre les villes à la campagne : cela résoudrait tout mais cela n'arrivera pas. Même les classes moyennes vivent entre elles et s'en trouvent bien aises. Le partage des valeurs d'usage a peu de chance de se développer dans l'abondance. Bien sûr, quand on manquera de tout, ce sera une autre affaire...

Qu'on me comprenne : je ne suis pas en train de chanter les mérites d'un système productif décentralisé qui allouerait les ressources de façon plus efficace qu'un système collaboratif. Le marché distribue les ressources de façon parfaitement inégalitaires, c'est évident. Mais je voudrais pointer du doigt les exigences posées par l'économie de la décroissance présentée par Timothée Parrique. Car franchement, je ne vois pas trop où se trouvent les réserves de temps libéré par un tel système, si ce dernier est vraiment économe en énergies mécaniques (et en électricité nucléaire), ni d'où vient l'égalité qui habiterait une telle utopie. Peut-être ne sais-je pas rêver ? Peut-être est-ce ma formation d'économiste qui m'empêche de croire que la morale et la bonne volonté ne suffisent pas à organiser un système productif ? Peut-être même n'ai-je pas vraiment envie de décroissance ?

En vérité, j'aurais adoré trouver dans cet essai l'identification des mécanismes qui poussent à la croissance et qu'on pourrait gripper d'une façon ou d'une autre dans un futur pas trop lointain. Par exemple, la création monétaire et le prêt à intérêt. Parrique l'évoque pour envisager immédiatement des structures de « communs bancaires qui privilégieraient les projets créateurs de bien-être, de justice sociale, et respectueux de la nature ». Et une structure délibérative de plus ! On imagine déjà les débats autour du financement d'un parc de loisir d'accro-branches, par exemple... Par ailleurs, si les mécanismes de l'héritage sont évoqués rapidement, c'est finalement toute la place laissée aux activités concurrentielles qui aurait dû être questionnée.

Pour l'interdiction de la publicité, qui est à la racine même de la logique croissanciste, on ne comprend pas trop quelle est la position de Timothée Parrique : p. 194, il parle juste d'interdire celle pour les SUV, les protéines animales, les voyages en avion en avion et les produits de luxe. P.267, il parle d'interdire les avions publicitaires, le dépôt des brochures dans les boites aux lettres et les panneaux publicitaires ! Et si on mettait en référendum l'interdiction pure et simple de la publicité ? Les gens ne sont-ils pas mûrs pour cela ? A moins qu'on craigne qu'ils votent pour qu'on ne l'interdise pas ? C'est un risque, au fond : combien de gens ont mis un « stop pub » sur leur boite à lettres, jusqu'à présent ?

Les ressorts technologiques de la croissance

On l'a dit, les machines prennent assez peu de place dans l'analyse de Timothée Parrique. D'ailleurs, si Georgescu-Roegen est juste évoqué dans son livre, que dire de Jacques Ellul qui n'a droit qu'à une mention à propos de la « dictature invisible » imposée par la publicité ? Or, c'est bien la folie innovatrice à base de débauche énergétique qui « met et maintien en mouvement » la machine croissanciste, pour reprendre les mots de Schumpeter à propos du seul progrès technique. Georgescu-Roegen nous a appris que toute transformation productive à base d'énergie augmente la quantité de matière à forte entropie, celle dont on ne peut rien faire et qui s'accumule dans des exutoires dont le rapport Meadows nous a annoncé la saturation en cours, il y a déjà 50 ans. Il est presque irresponsable de se focaliser sur les inégalités et la réduction du temps de travail sans pointer les dangers considérables que le techno-solutionnisme représente pour nos conditions de vie sur la planète. Presque irresponsable de promettre crânement la sieste à volonté, à une humanité qui devra impérativement se retrousser les manches pour inventer localement les moyens de vivre correctement [8] sans machines.

On pourra toujours délibérer sans fin pour organiser nos vies : il faudra bien à un moment donné faire nous-mêmes (par du travail anthropologique, comme il le nomme, et que je préfère appeler le travail non marchand) ce que le marché et les machines ne nous offrirons plus, ou le feront à un coût si prohibitif qu'il ne fera qu'exploser les inégalités et alimenter la colère sociale... Et le plus dur ne sera pas de refuser le travail (ça, tout le monde sait faire), mais de refuser les machines qui nous ont permis de moins travailler jusqu'à présent et ont accéléré nos rythmes de production en libérant un temps énorme que l'on consacre... à consommer ce qui est produit en excès.

Si l'on survit à un monde en mutation complète, si on sauve nos fesses et nos besoins essentiels, sans doute sera-t-il temps un jour futur de nous poser des questions de riches, du style : « Qu'est-ce qu'une vie bonne ? », « Les animaux sont-ils nos amis ? [9] » et surtout, bien sûr, « Il est où le bonheur ? ».

Mais d'ici-là, il y a des réflexions à mener un peu plus frontalement. On n'organise pas de nouvelles règles du jeu pour un Monopoly géant, là. On réfléchit à comment rendre le monde productif moins prédateur de ressources, moins destructeur du vivant et du climat. Ou autrement dit : comment sauver les conditions d'habitabilité de la planète pour à peu près toute la population mondiale ? Le but n'est pas prioritairement de rassurer les consommateurs repus avant de leur annoncer la fin des festivités et de l'abondance. Cela fait trop de temps qu'on rassure le « pauvre » électorat des pays riches en lui disant qu'il n'est pas trop tard pour agir. Maintenant, il faut se dépêcher de trouver comment faire, non pas pour être heureux (de ce point de vue, toutes les sociétés se débrouillent bien comme elles le peuvent) mais pour vivre avec moins.

C'est promis, Timothée : on fera la sieste quand on aura trouvé la réponse... Mais soyons honnête : la sieste n'est pas la solution. Et ralentir non plus.

  • “L'important, c'est ce qu'on va faire du temps qui reste” Gandalf, Lord of the Rings, JRR Tolkien