En bon amoureux des additions, Timothée Parrique défend logiquement certaines soustractions. Et l'une d'elles en particulier : celle de pouvoir se soustraire à l'injonction de productivité par le système. Son livre aurait pu s'intituler "Éloge de la sieste", dont il rêve même qu'on puisse en tirer un indicateur de bien être alternatif au PIB, qui serait la "Sieste Intérieure Brute". Malheureusement, c'est précisément sur ce point que s'opère le retour du refoulé économiciste de notre auteur décroissant. Car deux raisons contestables justifient cette apologie de la sieste. La première est qu'elle est un excellent moyen de reproduire les forces productives. Une bonne sieste vous donne la force d'être plus efficace dans votre travail, c'est certain. Mais cet éloge de l'efficacité n'a rien à faire sous la plume d'un décroissant. En mode décroissant, l'efficacité ne devrait plus avoir aucune sorte d'importance car l'obligation de réduire les coûts de production n'existerait plus.
Ce que je veux dire, c'est que l'inverse de l'hyperproductivité marchande n'est pas la productivité à dimension humaine de ceux qui prendraient le temps de faire la sieste. L'inverse de la productivité c'est la déproductivité, la baisse de la productivité. Or, la productivité (Pté) se mesure par le rapport entre les quantités produites (P°) et les facteurs de production mobilisés, en particulier les emplois (E). On a donc Pté égale P° divisée par E, d'où l'on déduit que E égale P° divisée par Pté (qu'on peut écrire mathématiquement E=P°/Pté). Dans un rapport, lorsque le dénominateur (la partie d'en bas) baisse alors que le numérateur stagne ou baisse moins vite, le résultat augmente ! Or, la réduction massive de l'usage des énergies fossiles réduira considérablement notre productivité [3], et il est très probable que nous ne parviendrons pas à réduire d'autant notre production. Dans cette hypothèse, il faudra plus de travailleurs, même pour réduire la production, dans un monde d'effondrement de la productivité. Le problème du partage du temps de travail libéré est une question qui se pose dans un monde dominé par l'efficacité productive des machines « à pétrole ». Dans un monde décroissant, tout le monde sera sollicité pour remplacer le travail polluant, délétère et aliénant réalisé par les machines.
L'idée selon laquelle la baisse de la production provoquera une baisse générale et massive du temps de travail pour tous vient, à mon avis, d'une vision formatée par les modèles économiques et d'une méconnaissance des vrais mécanismes de la production.
Le travail est en effet considéré par Adam Smith comme le premier facteur de production. Pour obtenir moins de production marchande, il semble évident pour les économistes qu'il faut mettre moins de travailleurs en activité. Mais il y a belle lurette que les travailleurs ne sont que des opérateurs de machines, et qu'à ce titre, ils ne sont pas ceux qui produisent. Par conséquent, réduire leur temps de travail par deux ne réduira pas leur production par deux. Il est possible qu'en fait, elle la supprime complètement. Par exemple, mettre à mi-temps les salariés d'un élevage industriel risque juste de faire totalement dysfonctionner celui-ci. Idem avec n'importe quelle installation complexe qui a besoin d'une supervision constante et risque plus la panne ou l'arrêt complet par manque de superviseurs et d'agents d'entretien qu'une réduction de ses rendements proportionnelle à la baisse du nombre de salariés qui sont nécessaires à son bon fonctionnement. Cela vaut aussi pour les aéroports ou les chemins de fer qui ne feront pas circuler deux fois moins de véhicules avec deux fois moins de personnels dévoués aux infrastructures. Si le personnel au sol ou dans la tour de contrôle est insuffisant, aucun avion ne décollera plus dans les aéroports. Les faire travailler plus lentement n'a également aucun sens...
Pourtant, Timothée Parrique estime et répète à l'envi que l'indispensable baisse des activités marchandes provoquera une réduction du temps de travail. D'autant plus, comme il le dit lui-même, que cela dépend de la vitesse à laquelle on travaille. Mais il y a un bail que la production ne dépend plus de la vitesse d'exécution des travailleurs, mais de celle des machines. Même si celles-ci peuvent imposer des cadences infernales aux ouvriers, le ralentissement volontaire qui donne son titre au livre ne réduira pas la production. Car la réduction des gaz à effets de serre ne nécessite pas que l'on ralentisse le travail des ouvriers mais qu'on réduise par cinq le nombre de machines, pour réduire d'autant la consommation d'énergie fossiles, qui ne sera jamais remplacée à puissance équivalente par de l'énergie électrique renouvelable [4]. Et dans certains secteurs, en particulier l'agriculture, il va falloir remettre de la main d'œuvre au travail pour compenser cette effondrement, programmé ou pas, de la production. C'est dans un tel secteur que le rapport P°/ Pté sera le plus favorable à l'emploi, si la Pté s'effondre, et que la pénurie de main d'œuvre sera plus un problème que le chômage. En 1910, la part de la population active employée par l'agriculture était de 40 %. Elle est vingt fois moindre aujourd'hui, en raison des performances de ce secteur boosté par les engrais pétrochimiques et par les imposantes machines agricoles qui tournent au diesel et saccagent la biodiversité.
Ainsi, passer de la réduction programmée de la production à la réduction correspondante du temps de travail est aller un peu vite en besogne. Historiquement, il n'y a qu'un phénomène qui libère du temps de travail : c'est l'utilisation des machines. Réduire massivement les sources d'énergies fossiles, c'est la garantie d'une remise massive au travail de tous les actifs. Et certainement pas l'inverse. Certes, dans les services, le malaise au travail et les bullshits jobs concernent de plus en plus de salariés qui estiment manquer de temps pour faire bien leur travail. Ce sont eux (et je ferais volontiers le pari qu'ils sont très majoritaires dans le lectorat de Ralentir ou Périr) qui rêvent de lever le pied. Mais beaucoup sous-estiment grandement les contraintes de la production agricole dont ils rêvent parfois de rejoindre les rangs. Sans compter le fait que le travail des machines du secteur agro-industriel, qui a « libéré les femmes » des corvées de cuisine, ne se ralentira pas non plus : il disparaitra par pans entiers faute de ressources énergétiques. Et il faudra bien que quelqu'un se remette aux fourneaux...
Réduire de 60 % le volume de nos activités ce n'est pas faire maigrir uniformément notre économie, comme Timothée Parrique le dit parfois. C'est bien l'amputer d'un certain nombre de ses activités parasites, prédatrices et débilitantes qui n'auraient jamais existé sans énergie fossile à bon marché.
Et c'est là le plus grand problème à mes yeux, avec l'obsession de nombreux décroissants pour la baisse du temps de travail. Car la vraie question est la suivante : "Qui prépare le repas de Timothée Parrique ?". Cette question posée par les féministes à propos d'Adam Smith, chouchouté toute sa vie par une mère entièrement dévouée à la réussite de son fils, il faut la poser désormais à notre auteur décroissant. Rappelons que cette apostrophe faite aux économistes sert à mettre en évidence un phénomène que Timothée Parrique exposé très bien : l'existence diffuse mais bien réelle dans la société de facteurs de reproduction de la force de travail, facteurs non marchands sans lesquels la productivité marchande ne serait pas ce qu'elle est. On pense ici à tout ce qui, dans le fonctionnement social d'une société, permet à chacun de donner le meilleur de lui-même dans la vie productive : en particulier une vie conjugale, familiale et amicale riche en liens (et pas forcément en biens, selon un fameux slogan anticapitaliste). La reconnaissance de ces facteurs de reproduction invisibilisés par l'économie marchande, a permis aux féministes de réhabiliter l'immense contribution des femmes à la productivité globale du système. Mais personne ne se demande jamais à quel prix les femmes ont, depuis Adam Smith, rendu visible leur contribution à la création socialement mesurée des richesses... [5]
Comme on n'ose pas imaginer que Timothée Parrique puisse déléguer les tâches à la femme qui partage sa vie (et à laquelle il dédicace son livre), on doit supposer que c'est essentiellement au marché destructeur de ressources qu'il doit sa pitance. Et plus précisément à toutes les machines qui ont permis l'extraction, la production, l'allocation, la consommation et l'élimination des ressources naturelles pour les lui rendre consommables. Lesquelles machines ont une responsabilité considérable dans la destruction du monde, une destruction qu'il combat vigoureusement à juste titre. Mais il ne sert à rien de citer Georgescu-Roegen dans une petite histoire de la décroissance au même titre que tous les autres penseurs de la décroissance, si c'est juste pour donner le sentiment que l'on mobilise une armée de théoriciens anti-croissance, sans aller au fond de la pensée du père de la bioécologie. Car l'idée force de Georgescu-Roegen, modélisée et mise au centre du modèle du rapport Meadows est que produire quoi que ce soit, c'est fabriquer des déchets que nos poubelles naturelles ne peuvent désormais plus absorber. Pas plus que ne le peuvent nos organismes humains, qui sont les exutoires ultimes où se retrouvent en fin de cycle de vie les résidus émis par nos systèmes productifs, et qui souffrent de cette façon de produire qui est mortifère.
Or, revenons à la sieste de Timothée Parrique : puisque nous supposons que ce n'est pas sa compagne, « qui » donc travaille pendant qu'il fait sa sieste ? Ça ne peut être que les machines émettrices de CO2, de particules fines et de molécules de dérivés pétroliers. Je ne comprends pas comment on peut prôner en même temps, et la décroissance, et la réduction du temps de travail, ce que ne cesse de faire Parrique au détour de tous ses chapitres... Sauf à supposer que les machines peuvent prendre en charge, sans conséquence écologique majeure, les productions qu'on leur délègue. N'ayant peut-être pas lu attentivement Georgescu-Roegen, ou refusé de voir la moindre conférence d'un Jean-Marc Jancovici totalement absent de son essai [6], Parrique promet donc la sieste à volonté, pour les hommes comme pour les femmes (il en déduit même que dans un monde décroissant, on aura plus de temps pour faire ce que mon père nommait pudiquement des "siestes crapuleuses").