Il y a des livres dont je me désole qu'ils ne tiennent pas leurs belles promesses. "Pour en finir avec la productivité" de Laetitia Vitaud est de ceux-là.
L'auteure propose une critique féministe de la productivité. Si le projet était excitant (la productivité, poussée par les hommes, est un poison pour nos sociétés), il me laisse un peu sur ma faim.
Pourtant, l'idée que la productivité, expression de la puissance productive des facteurs de production, ait quelque chose à voir avec l'expression masculine de leur puissance sociale, est une idée qui me plaît. On le sait : les mecs ne ratent jamais un concours de facteur de (re)production, et sont souvent obsédés par la question de l'amélioration de leurs performances, dans tous les domaines.
De ce point de vue, somme toute très classique, Élisabeth Badinter et Françoise Héritier avaient raison : les femmes sont moins soucieuses de prouver leur puissance reproductrice. Elles savent que ce sont elles qui "font" le monde, point.
Alors où est le problème ?
Essentiellement dans le fait que Laetitia Vitaud regrette toutes les deux pages que l'on ne parvienne pas à mesurer la contribution des femmes à la productivité globale du système productif. Alors que si on le faisait, dit-elle, on verrait que "les femmes portent la productivité de tous sur leurs épaules, sans en recevoir les fruits". Cela ressemble à une revendication marxiste ou sociale-démocrate classique sur la juste répartition des efforts de chacun. Mais ça n'est aucunement une raison d'"en finir avec la productivité". Juste de mieux prendre en compte celle de tous et de chacune.
Pour ma part, je pense que la productivité est impossible à mesurer mais je ne le regrette pas ! Car elle sert, comme le dit L. Vitaud, à justifier les inégalités. Y compris envers ceux et celles qui sont peu, voire pas du tout efficaces (personnes handicapées ou malades psychiques, par ex.).
En fait, on ne peut pas réclamer une meilleure distribution de la richesse pour les femmes, au motif qu'elles sont plus productives qu'on le croit, tout en critiquant l'idée de productivité. Critiquer l'obsession de la productivité, c'est soit s'en débarrasser totalement, soit chercher à la réduire radicalement.
On comprend que ce n'est pas le sujet de notre auteure en lisant ce qu'elle dit sur la décroissance : car celle-ci est directement liée à la baisse de la productivité. Or Laetitia Vitaud ne parvient pas à sauter le pas : celui qui lui ferait espérer que l'on baisse la productivité globale du système, en le faisant décroître.
Or, cela arrivera lorsque les ressources énergétiques nous manqueront. Et là, il faudra bien faire "ensemble", comme elle le dit, ce que le système productif ne pourra plus faire à notre place.
C'est alors seulement, lorsque la productivité aura disparu, que l'on pourra enfin se poser la question de l'utilité sociale du travail de chacun.
Et l'on verra la question de l'égalité hommes-femmes être au cœur de la vie sociale.
La productivité, elle, en sera sortie pour de bon.