Les trois aînés se disputaient sans cesse. L'État pestait contre le marché dont il cherchait à calmer les ardeurs ; la Société ne cessait de faire des reproches à l'État ; et le Marché avait une dent contre la Société, même si officiellement il vantait sans cesse ses qualités et proposait toujours de se mettre à son service.
Ces trois là se chamaillaient en permanence mais ne pouvaient se passer les uns des autres. Comme toutes les querelles fratricides, il s'agissait surtout de savoir qui aurait la première place aux yeux du Monde.
Tant que les ressources énergétiques abondantes et gratuites faisaient bouillir leurs marmites et remplissaient leurs placards, les humains dissertaient sans fin sur les places respectives à donner à ces trois divinités.
Certains argumentaient et se scandalisaient de la façon dont l'État empêchait le Marché d'allouer les ressources de façon efficace. En prélevant abusivement les profits des acteurs du monde marchand, il tuait dans l'œuf tant d'énergies qui auraient pu produire plus et mieux encore sans sa férule fiscale, dans le seul but de biberonner les humains incapables de se mettre en marche vers la création de richesses.
D'autres affirmaient, constats anthropologiques à l'appui, que la Société pouvait et devait refuser que l'État cadenasse les volontés individuelles. Et que seule une absence totale d'État, y compris celui qui crée les conditions d'émergence et de développement d'un monde marchand, était souhaitable.
Les derniers pensaient que le Marché allait contre la Société, en détruisant les liens sociaux et en imposant des rapports purement intéressés, froids et calculateurs. Il fallait que la Société résiste à une telle déshumanisation et que, par la convergence des luttes, les opprimés se libèrent de leurs chaînes.
Tous avaient un peu raison. Et l'on se souvient que tous les débats politiques du début du troisième millénaire, dans les temps anciens, tournaient encore et toujours autour de ces vieilles querelles de chapelle.
Or le débat était déjà ailleurs : un nombre croissant d'humains, depuis la fin du premier millénaire, n'avaient d'yeux que pour les deux petites dernières divinités : Innovation et Technologie. Leurs aînés aussi les chérissaient. La Société les regardaient avec admiration, vite convaincue d'être incapable de faire quoi que ce soit sans elles.
Le Marché leur devait le renouveau permanent de sa croissance, chaque fois qu'elle semblait s'essouffler. Grâce aux deux petites, le Marché retrouvait toujours de belles couleurs, au moins provisoirement. L'Etat aussi, chérissait les petiotes. Surtout parce qu'il savait l'amour que leur portaient la Société et le Marché, dont il espérait ainsi s'attirer un peu de reconnaissance.
Ce que les trois aînés ne savaient pas, ou ne voulaient pas voir, c'est que les benjamines étaient celles qui tétaient le plus avidement leur mère. Les cinq enfants se nourrissaient toujours au sein de mère Nature, mais les deux dernières étaient plus goulues que les autres. La Nature avait beau être increvable, la faim et la soif dont faisaient preuve Innovation et Technologie allait finir par priver leurs frères et sœurs de ressources pour survivre.
Ce qui ne manqua pas d'arriver.
Or, ce que les cinq divinités ignoraient et qu'elles allaient finir par apprendre à leurs dépens, c'est que, contrairement à leurs parents, elles étaient toutes mortelles. C'est le Marché qui souffrit le premier du manque de nutriments par sa mère. Il commença par maigrir peu à peu, puis à dépérir et finit par passer l'arme à gauche, au grand désespoir de ses frères et sœurs.
L'État se sentait responsable de n'avoir pas fait ce qu'il fallait pour soutenir le Marché face au manque de ressources. La Société le lui reprocha amèrement. Innovation et Technologie, convaincues que cela n'aurait pas dû arriver, et dans le déni de leurs propres responsabilités, refusaient d'admettre la triste vérité.
L'État, finalement, ne survécut pas à la mort du marché, qui lui apportait tant. Ce fut la deuxième divinité à disparaitre, laissant la société seule face à elle même. Innovation et Technologie avaient survécu, certes, mais leur appétit restait si fort que la Société les avait chassées, condamnées à vivre loin du Monde et de la Nature.
La Société, elle, est toujours là. Elle a bien morflé mais ne s'en tire pas si mal. Depuis la disparition de l'État et du Marché, et la mise à l'écart d'Innovation et de Technologie, la Nature va beaucoup mieux, même si les traces laissées par la pression conjointe des 4 divinités aux énormes appétits seront en partie irréversibles.
[D'autres sources racontent qu'une 6° enfant, nommée Religion, était née du Monde et de la Nature. Mais le doute persiste sur l'apport bénéfique ou catastrophique de cette divinité pour l'existence des humains. Elle fut si alternativement source d'apaisement ou fauteur de troubles que la Société a fini par ne plus se préoccuper d'elle et de sa personnalité multiple, inconstante et schizophrénique. Tantôt capable d'élever les âmes, tantôt acharnée à entretenir des guerres, elle n'était pas assez fiable pour survivre au fil du temps. Sa trace se perd au milieu du troisième millénaire, même s'il parait qu'elle est encore active auprès de certains humains.]
Il parait que les deux petites dernières divinités, dans leur exil, cherchent en douce un moyen de ressusciter l'État et le marché, mais il n'est pas sûr qu'elles y parviennent. La Société en rêve parfois.
Mais le Monde ne le veut pas. Désormais, la Société a l'obligation de traiter sa mère avec respect. Comme c'était le cas dans des temps très anciens, avant la naissance d'Innovation et de Technologie.
La seule question que se posent désormais les humains est de comprendre pourquoi ces deux-là furent aussi avides des ressources de leur mère. Et surtout pourquoi on les a laissé faire.
Le Monde aussi se le demande, en pleurant...