Tout le monde le sait, ou presque : le libéralisme est une doctrine à visages multiples. Dans la version la plus simple, on distingue juste le libéralisme politique (chacun est libre de faire ce qu'il veut tant qu'il n'empiète pas sur la liberté des autres) et le libéralisme économique (il faut laisser passer les marchandises et laisser faire les hommes). Mais ce n'est qu'un résumé simpliste de la diversité des libéralismes possibles.
Au début des années 2000, sous la plume bien affûtée de Frédéric Lordon, j'ai découvert l'ordolibéralisme allemand. Cette découverte, assez tardive compte tenu de ma formation d'économiste, m'a été bien utile pour éclairer les débats sur le traité constitutionnel européen, véritable condensé de la pensée ordolibérale. Cette forme de libéralisme, qui émergea en Allemagne dans les années 30 en réaction au dirigisme nazi, consiste à faire de l'État l'organisateur en chef du bon fonctionnement des marchés. Ni plus ni moins.
Posant qu'il n'existe pas, selon ces nouveaux libéraux, un ordre spontané de la concurrence qui aboutirait à pousser tout le monde à agir malgré soi pour le bien commun (la fameuse main invisible théorisée par Adam Smith), les ordolibéraux pensent le monde économique comme un grand jeu de Monopoly : les échanges doivent être organisés par un État qui tient fermement la banque centrale et limite sérieusement les déficits publics. On leur doit, par exemple, la « règle d'or » chère à François Bayrou et inscrite dans la constitution allemande. À ces conditions, et avec l'aide d'entrepreneurs qui ne visent pas la prise de monopole par des comportements déloyaux, on pourrait espérer atteindre une sorte d'optimum économique qui utilise au mieux les ressources disponibles dans la société.
L'arrivée de la grande crise de 2008 a réactivé la critique du libéralisme économique. La faillite spectaculaire de l'entreprise Enron en 1999 aux USA avait servi d'avertisseur, pour les critiques du libéralisme classique : trop de relâchement dans les règles nous mènerait droit au retour des grandes crises du XXe siècle, avec faillites, déflation, chômage et tout le toutim. En pratique, plus qu'à la gauche, elle a donné un coup de fouet aux ordolibéraux : il fallait que l'État reprenne les choses en main... pour redonner à chacun le souffle d'air frais libéral qui lui permettrait de mettre toute son énergie dans la reprise de la croissance.
On s'est alors mis de plus en plus à parler de néolibéralisme pour désigner cette pensée croissanciste qui n'avait plus rien à voir avec le capitalisme sauvage, mais qui désignait une forme bien organisée du marché, permettant le développement d'un "doux commerce" entre les nations, pour reprendre une fameuse expression de Montesquieu. L'Etat était entièrement mis au service de l'efficacité du système productif.
Mes lanternes viennent cependant de s'éclairer comme jamais sur la teneur profonde du néolibéralisme, qui ne peut se réduire, comme je le croyais, au modèle économique néoclassique des marchés de concurrence pure et parfaite. Dans Il faut s'adapter - Sur un nouvel impératif politique 1, Barbara Stiegler a retracé en 2019 toute la genèse de la pensée néolibérale à travers les écrits de son penseur le plus emblématique : l'américain Walter Lippmann. Bien que l'essai de philosophie politique de B. Stiegler offre quelques paragraphes d'une aridité rare qui ne sont pas à la portée de toutes les intelligences, il est dans l'ensemble absolument lumineux.
En décortiquant, pages après pages, les écrits les plus importants de Lippmann, Barbara Stiegler m'a permis de comprendre où se cachent les fondements de la pensée néolibérale (cousine germaine de la pensée ordolibérale 2). Lippmann était guidé par le sentiment profond que l'humanité n'est pas capable de faire face à l'accélération des processus de production et d'échanges imposés par l'industrialisation. Il y a un trop grand décalage (Stiegler parle d'hétérochronie, mais je vous fais cadeau de son jargon philosophique) entre nos habitudes sociales et mentales, lentes à évoluer, et le monde en marche.
Il n'est pas le seul à faire ce constat : dans une certaine mesure, c'était aussi celui de Marx. C'était également le constat d'un penseur comme Karl Polanyi qui a décrit la Grande Transformation imposée par la production capitaliste et destructrice de la stabilité des sociétés traditionnelles. Polanyi a dénoncé l'extension de la logique marchande jusqu'aux « marchés » du travail, de la terre et de la monnaie. Jacques Ellul, de son côté, a montré dans « Le système technicien », en 1977, quelles sont les responsabilités de la logique technicienne dans la déstabilisation de nos sociétés.
Mais pour sa part, en bon libéral,Lippmann ne reproche pas aux évolutions modernes leur rapidité follement déstabilisante, mais il déplore l'incapacité « des masses populaires » à les suivre. Pour lui, la seule façon de réduire ce décalage est d'adapter les populations aux exigences du monde moderne par quelques réformes bien pensées, qui vont toutes dans le sens de la flexibilité et de l'adaptabilité. J'ai longtemps cru, un peu naïvement, que ces réformes avaient pour seul et unique but de réduire les coûts et d'augmenter les profits, comme le veut le libéralisme classique qui ajoute avec cynisme que toute la richesse créée finira bien, finalement, par ruisseler sur la population enfin "adaptée" aux rythmes de la division du travail à outrance !
En fait, non. Philosophiquement parlant, le projet néolibéral consiste à adapter des populations déficientes, lentes à réagir, à l'accélération des flux de marchandises, de capitaux et d'informations. Certes, c'est au moins aussi violent que la course au profit. Mais ce projet pose surtout une question démocratique majeure : à quel moment le peuple souverain a-t-il pris la décision qu'il lui fallait s'adapter à cette accélération du monde 3 ?
Barbara Stiegler, et c'est un autre apport majeur de son livre, nous apprend que cette question a été posée et plutôt bien traitée par un contemporain de Lippmann, John Dewey, dont elle fouille et retrace la pensée en parallèle de celle de Lippmann. Car Dewey proposait une autre forme de libéralisme : celle qui ne considère pas les citoyens comme des inadaptés, mais comme des gens qui s'adaptent lentement. Dewey mise sur l'intelligence collective pour envisager que, face aux mutations économiques de la modernité, les populations sauraient trouver les moyens de décider aux mêmes de la meilleure voie à emprunter.
Pour Dewey, et contrairement à Lippmann, le but ultime de nos sociétés n'est pas fixé d'avance : il est à déterminer collectivement en fonction de nos possibilités humaines. Pour Lippmann, et c'est ce qui rend le néolibéralisme lippmannien détestable aux yeux des gens de gauche, toutes les politiques publiques, y compris dans le domaine de l'éducation et de la santé, doivent être dirigées vers l'objectif d'une amélioration des capacités productives de la société et de son efficacité économique.